2024, on va où ?

Il n’y a pas vraiment de façons de dire ça : on veut partir, mais y’a pas moyen d’aller nulle part! Si on pouvait au moins se rendre à Sainte-Barbe…

Tout ce qu’on voudrait, c’est de sortir du stationnement et d’aller ailleurs. N’importe où ailleurs. Assez loin pour que le sentiment de voyage ait le temps de s’installer. Pas trop, parce qu’il faut bien revenir. Mais quand même le grand ailleurs. L’ailleurs qui va nous saisir, qui va nous emporter. L’ailleurs qui va nous faire dire « Ahhhh ! »

Pas besoin de savoir voler, de grimper l’Everest ou de plonger dans la Méditerranée. Notre ailleurs à nous, dans le fond, n’est pas si difficile que ça à atteindre. On pourrait choisir des destinations qui demandent un passeport, des paperasses et un tas de valises. Des plages qui n’ont jamais vu nos pieds. Des routes aux signalisations exotiques. Ben non! Tout ce qu’on veut, c’est un ailleurs qui a du caractère, un peu de grandeur, de la beauté, des gens sympathiques, une bouffe originale si possible, un espace pour dégourdir les pattes de nos bêtes et pour se mettre le derrière dans l’herbe.

On a vraiment cherché! Pendant plusieurs mois, même.

On a pensé retourner dans l’Ouest, quelque part près du Pacifique; pourquoi pas le Yukon aussi. On a même flirté avec l’Alaska. On a regardé les cartes, préparé un itinéraire, un triptik. On savait où trouver toutes les stations d’essence, les sites de vidange, les principales attractions touristiques tout le long du parcours, en passant par le nord du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta. On avait une planification minutieuse de dix-sept mille kilomètres… dont plusieurs milliers traversaient des régions propices aux feux de forêt. (Soupir) Oui, hélas. Vous avez compris. La pluie, la grêle, les routes de gravier, un peu de neige même, pas de problème… mais une forêt en feu qui emprisonne la route, c’est autre chose. Trop téméraire, surtout que les feux se propageaient déjà partout dans les nouvelles deux mois avant nos dates de vacances.

Il a fallu jeter nos brouillons et recommencer vers un autre ailleurs.

On s’est dit que si l’Ouest et le Nord étaient inaccessibles, pourquoi pas aller vers le Sud. Reprise des dessins, des itinéraires et des triptiks, cette fois – au diable nos principes anti-américains – vers la Floride et possiblement la Louisiane. Ces régions regorgent tout de même de lieux uniques et invitants pour nous : les Everglades, les bayous, la vieille Acadie des Cajuns. On se voyait déjà glisser sur les grandes autoroutes américaines en chantant « God is an American » de Jean-Pierre Ferland. On était même prêts, tenez-vous bien, à tatouer un poisson adhésif sur le cul du Mott pour nous donner un air plus righteous dans cette région très conservatrice.

Mais en y regardant bien, on s’est rendu compte que la ligne qui descendait du Nouveau-Brunswick jusqu’au sud des USA traversait ostensiblement une myriade de villes et de capitales toutes aussi bondées de gens énervés les unes que les autres et toutes aussi hostiles à la présence d’un gros escargot comme le nôtre dans leurs artères électriques, surtout que ce type d’environnement contient peu d’espace pour laisser courir un chien et un chat crampés des heures durant dans un habitacle quand même pas mal exigu pour eux. Les shérifs et autres patrouilleurs sur les routes du Sud froncent facilement le sourcil devant les plaques étrangères – avec ou sans poisson catho dans le derrière – surtout si ces plaques sont arrêtées près d’un parc avec un toutou qui a peut-être l’intention incontinente de laisser quelque dépôt douteux sur leur gazon (on ramasse toujours, mais les shérifs ne donnent généralement pas le bénéfice du doute). Sans compter qu’au moment de jeter ces pixels sur l’ordinateur, la politique américaine tendait définitivement vers la xénophobie.

Courte réflexion : on songe à effacer une esquisse de voyage parce que nos bêtes pourraient être inconfortables? Euh, oui! Dah.

On a pris la décision de partir avec Poutine et Lupa et advienne que pourra, on l’assume! Il n’y a rien de négatif là-dedans : nos animaux sont nos compagnes de vie et de voyage. Toutes les deux font partie de notre quotidien à la maison et sur la route, avec chacune leurs idiosyncrasies et leur personnalité. Voyagerait-on différemment sans notre chienne et notre chatte? Oui, sans doute. Ce ne serait pas le même voyage. Ça nous arrive parfois de partir sans elles, pour de courtes durées ou pour des raisons de logistique. Quand ça arrive, on s’inquiète et on a l’impression constante d’avoir laissé quelque chose d’important derrière nous. On est bizarres? Non. Elles font partie de nos vies et c’est tout. Elles nous divertissent et nous amusent. Elles nous compliquent souvent la vie, mais en échange, elles nous font éclater de rire toutes les cinq minutes et se font un devoir de nous sortir de la routine. Il ne serait pas question de partir sans elles, alors voilà, le voyage sera aussi tracé en fonction de leur bien-être. Voilà pour la réflexion.

On efface donc encore et on recommence, un peu en panne d’imagination. Aie, on a même frayé avec l’idée d’aller visiter les Cantons de l’Est! Tout le monde nous regardait comme si on venait de sortir du pot de margarine.

Avez-vous idée du tas de papier qu’il y a maintenant dans notre poubelle virtuelle? Presqu’autant que le niveau de désespoir dans notre éprouvette émotive.

Les vacances de Brie débutent bientôt. Il faut se grouiller si on veut avoir le temps de se préparer pour aller voir cet « ailleurs ».

Il y a quelques années, on s’était dit qu’une des dernières régions de la carte canadienne qui nous était encore inconnue se trouvait finalement relativement près de chez nous : la Basse-Côte-Nord, le long du golfe du Saint-Laurent. On a vu pire ailleurs. Pas trop loin, assez cependant pour nous dépayser tant physiquement que culturellement et surtout mentalement. Bien entendu, c’est moins excitant que le Yukon, le Klondike, ou la Louisiane, mais c’est un bel ailleurs quand on y regarde de près.

Pour nous, cette région est un mystère, les grands barrages électriques, le village d’un grand poète, des milliers de kilomètres de forêts, des zones côtières encore inhabitées. Beaucoup de routes difficiles peut-être aussi. Il ne faut pas oublier que notre Mott est un Beauchemin (« My name is Beauchemin, Mott Beauchemin », pour parodier Ian Flemming). La famille Beauchemin est un peu tatillonne quand vient le temps de parler confort. Les Beauchemin aiment ce qui ne brasse pas trop, les armoires qui ne font pas trop de bruit et les assiettes qui restent en place. Une belle et bonne famille, mais délicate.

Un autre détail, c’est que cette région n’a vraiment qu’une seule route, pas nécessairement toute lisse-lisse, et elle mène au Labrador où tout s’arrête. Si on est du genre à ne pas aimer rebrousser chemin, il n’y a qu’une seule avenue possible : se rendre au bout, à Blanc-Sablon, et prendre le traversier qui se rend à… Sainte-Barbe, Terre-Neuve!

Terre-Neuve, notre lieu de prédilection. On aime Terre-Neuve. On a beau l’avoir visité plusieurs fois, il y a toujours quelques bourgs à explorer. En tout cas, il n’y a rien de désagréable à inscrire Terre-Neuve dans notre carnet de voyage.

Alors donc finalement, notre projet prend forme.

On va monter le long de la Côte-Nord jusqu’à la route du Labrador et on va continuer vers Terre-Neuve qu’on traversera du nord au Sud, en zigzagant vers l’est si le temps nous le permet, question de découvrir des sites que nous n’avons pas encore visités. Ils sont quand même rares.

Pas mal, non? Nous aurons un mois et quelques jours pour réaliser ce voyage-là. En théorie, c’est plus qu’il nous en faut, nous laissant ainsi le temps de flâner où bon nous semblera, au rythme des paysages, des repas et des gens que nous rencontrerons.

Il ne nous reste que quelques semaines pour nous préparer. Il y a beaucoup à faire, compte tenu de la logistique liée à l’utilisation d’un véhicule récréatif de plusieurs tonnes sur des routes construites pratiquement pour les véhicules tout terrain… Bon, quand même pas tant que ça, mais il faut quand même déployer un peu d’audace. Et il y a beaucoup de chemin à parcourir dans des régions pratiquement inhabitées (pour ne pas dire sauvages).

On se met en mode logistique.

Premièrement, savez-vous que changer un pneu de VR de la taille du Mott n’est pas à la portée de tous les quidams? En tout cas, pas les profanes que nous sommes et pas dans une région comme celle-là. Il faut un équipement lourd et le CAA n’est pas à portée de téléphone. On a donc prévu apporter une bouteille d’air comprimé de type plongée sous-marine, ce qui pourra nous être utile pour un regonflage temporaire. Une bouteille d’air ne règle certainement pas la situation et ça ne pourrait rien faire pour un pneu éclaté, mais c’est mieux que rien du tout.

Deuxièmement, parlant de téléphone, il fait savoir que les trous de la couverture cellulaire sont proportionnels aux facteurs d’éloignement et d’isolation des lieux que nous allons visiter au Labrador. Les iPhone seront inutiles dans de nombreuses zones isolées et accidentées. Pourtant, pas besoin de paniquer. Imaginez-vous que le gouvernement local a prévu le coup et offre aux voyageurs la possibilité d’emprunter un téléphone satellite entre le début et la fin du segment le moins développé de la région, une zone de deux cents kilomètres de gravier. On va le chercher au début de la route et on le remet deux cents kilomètres plus loin, en disant un gros gros merci. En plus, c’est gratuit, ce qui nous laisse un peu perplexes : même le gouvernement semble reconnaître que ce segment de route est potentiellement suffisamment dangereux pour prendre la peine de prêter gratuitement des téléphones satellites à ceux qui doivent y circuler. Hum… Faudrait-il prendre des notes?

On est bien déterminés à visiter toute cette région et nous ne sommes certainement pas le premier motorisé à faire ce trajet-là. On va donc de l’avant en nous disant qu’en faisant preuve de prudence et en limitant notre vitesse, nous devrions à la fois protéger les pneus et la carrosserie contre les cailloux et les roches pointues. De toute évidence, on s’en reparlera. Au pire, on rebrousse chemin et on s’amuse sur la Basse-Côte-Nord; si tout va bien, on aura acquis une belle expérience et on continuera vers notre destination.

Troisièmement, dans le Nord et au Labrador particulièrement, il n’y a pas tant de stations-service que ça, et pas tant d’endroits pour faire le plein d’eau potable. On prendra les services qu’on trouvera sans faire de chichi et on fera le plein toutes les fois qu’on verra une pompe. On a tout de même à peu près cinq cents ou six cents kilomètres d’autonomie d’essence.

L’eau potable représente aussi un défi. Notre réservoir d’eau de cinquante gallons nous donne à peu près trois jours d’autonomie si on ne fait pas trop attention et probablement quatre ou cinq si on se met en mode économie. Au pire, on ne va pas sentir bon, mais on ne peut pas croire qu’en quatre jours, on ne pourra pas trouver une source fiable d’eau potable. Encore là, on ne traverse pas le Sahara.

Quatrièmement, il y a des bibittes de toutes les grosseurs et de toutes les formes dans ces régions-là, dont plusieurs avec des dents. Il faut donc prévoir des moyens de prévention et de dissuasion comme des clochettes, des sifflets et du poivre de cayenne. Que cela ne nous fasse pas oublier les bibittes plus petites et beaucoup beaucoup plus nombreuses… On a prévu des vestes antimoustiques pour celles-là – qui couvrent une grande partie du corps – ainsi qu’un nombre ridicule de canettes pour vaporiser tout le monde, Poutine et Lupa y compris.

Cinquièmement, comme on ne prévoit pas trouver de supermarchés tous les coins de rue, on va apporter une glacière qu’on utilisera lorsqu’il n’y aura plus de place dans le frigo pour nos provisions. On a vérifié que la génératrice tourne bien pour faire fonctionner notre appareil Nespresso le matin, ce qui assure nos déjeuners (on n’a pas laissé le luxe à la maison). Il reste encore une trentaine de lunchs et de soupers à prévoir. On va pêcher, c’est certain – d’ailleurs on apporte nos cannes à pêche – mais des fois qu’on ne prendrait rien, il faut prévoir remplir notre congélateur et nos réfrigérateurs avec d’autres denrées. On ne va quand même pas croire qu’on est assez adroits pour assurer notre subsistance avec la pêche. Téméraires un peu, mais pas nonos.

Parlant de bouffe, comme une bonne partie du voyage se déroule au Québec, royaume autoproclamé de la gastronomie, on s’attend à trouver des endroits riches en mets locaux et spéciaux. On pense oursins, fruits de mer, viande sauvage, mets fins asticotés localement. C’est ce qu’on espère trouver de temps à autre. On ne s’en va quand même pas dans la savane australienne. On est encore en pleine civilisation, fut-elle un peu éloignée des « grands centres ».

C’est pour ça qu’on a un Mott et c’est pour ça qu’on va s’aventurer dans cette région-là. On veut découvrir. On va être curieux et on va vouloir explorer, rechercher la pierre qui brille loin des projecteurs. On sait qu’on va trouver. C’est pour ça qu’on y va.

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PS : Imaginez-vous donc qu’on parle encore de feux de forêt qui risquent de nous barrer la route, cette fois en Basse-Côte-Nord et au Labrador. Franchement!

Photo de Pixabay sur Pexels.com

On pense vraiment qu’il y a quelqu’un quelque part qui cherche à nous embêter. Oui, on prend ça « personnel ». Mais au diable les désastres naturels, on a décidé qu’on y allait et on y va! On pourra toujours revenir sur nos pas si on se fait bloquer et si on parvient à passer, en plus d’une expérience inoubliable, on pourra se rendre au bout de la route à Blanc Sablon, prendre le traversier et filer vers Terre-Neuve… où, nous tenons à le dire, il n’y a présentement pas de feux de forêt!

Scènes de famille

Ce n’est pas la première fois que nous nous plongeons dans l’univers de Louisbourg Pé et moi, en solitaire comme en couple, mais cette fois-ci nous nous apprêtions à faire une découverte désarmante… Nous vous en parlerons tantôt. Pour le moment, je laisse Pé présenter ce lieu, grandiose et épique à la fois.

FORTERESSE DÉSERTÉE

La forteresse de Louisbourg, c’est un drôle de phénomène. Pour bien la comprendre, il faut la comparer, disons, au Village acadien. Pourquoi pas. Dans le fond, les deux endroits sont des reconstitutions de ce qui était une réalité il y a près de quatre siècles.

Dans un cas, celui du Village, on a reconstruit les maisons et les fermes, les forges et les scieries; on a recréé les intérieurs et mis du bois et du feu dans les grands foyers domestiques et on a embauché des gens de la place qu’on a déguisés en gens d’époque pour redonner cette atmosphère de vie d’antan, avec ses chandelles, ses fourches, ses petites chambres au plafond bas et le récit des grandes familles qui s’entassaient dans quelques mètres bien trop carrés. Ce village n’a jamais existé comme tel, mais il reprend fidèlement les parcelles architecturales et sociales d’une époque lointaine et parvient avec succès à transporter la saveur et les odeurs qui se seraient autrement perdues dans le temps.

Dans l’autre cas, c’est une véritable forteresse que les touristes aperçoivent dès leur arrivée sur la péninsule qui retient Louisbourg, la même forteresse que les forces anglaises ont envahie en 1745, au même endroit. De la route d’accès à bord de son Winnibago, le touriste peut déjà voir l’importance stratégique du lieu, l’imposante édification de pierres colossales face à la mer, ses grandes murailles et les échancrures de ses canonnières; ses faiblesses militaires aussi, avec des collines verdoyantes qui surplombent le flanc arrière des fortifications et à partir desquelles des fantassins embusqués pouvaient facilement observer les activités du fort.

Avec un peu d’imagination, on peut voir la flotte anglaise ancrée au large devant les bouches béantes des canons. Tout ce drame s’est déroulé là, ici, et pas ailleurs. Les murs ont été reconstruits fidèlement à partir de ruines encore visibles, sous la supervision d’archéologues, d’historiens, d’ingénieurs et d’architectes spécialisés en reconstitution historique. Tout a été réalisé pour donner l’impression au visiteur moderne qu’il va entrer dans la forteresse de Louisbourg au dix-huitième siècle et qu’une guerre peut éclater à tout moment.

On se sent bien dans le Village acadien : malgré le poids de l’histoire, ça sent bon le bois qui brûle et le pain qui cuit dans l’âtre de plusieurs maisons. On a froid dans le dos quand on frôle les murailles de Louisbourg, qu’on pousse le nez dans ses meurtrières. Il y a, bien entendu, les gens du coin qu’encore ici on a déguisé en soldats ou en habitants du dix-huitième siècle pour reconstituer la vie quotidienne à l’intérieur des grandes murailles. On a même une taverne et on peut entrer dans les maisons de l’époque, puisque la forteresse servait également de port de pêche à la colonie, adoucissant ainsi, pour le visiteur moderne, le caractère martial du site. Mais l’endroit demeure un lieu franchement sinistre.

Louisbourg, c’est le drame et le symbole d’une culture, d’une civilisation qui a perdu la bataille. De la lutte interminable entre l’Angleterre et la France pour s’arracher à l’un et à l’autre les richesses de ce nouveau monde et pour protéger Québec!

Point à la ligne!

Rangeons les manuels d’histoire et poursuivons.

La première vague de la pandémie n’a pas été aussi rude que la seconde, mais elle a quand même vite frappé le tourisme. Dans l’incertitude face aux restrictions qui venaient et ne venaient plus, le touriste moyen est resté chez lui par crainte de ne pas pouvoir revenir sans se voir imposer une quarantaine ou pire, d’y laisser ses poumons et sa peau. Faute d’inoculation, personne ne voulait se retrouver en groupe, surtout pas en groupe dans des espaces confinés. Dans les rues relativement étroites de Louisbourg, par exemple.

Le problème pour les gestionnaires touristiques du lieu historique, c’est que la majeure partie de sa clientèle est américaine. Or, pandémie oblige, le Canada a fermé ses frontières et plus rien de passe. Les visites de la bulle Atlantique ne suffisent pas à alimenter l’imposante architecture d’accueil qui a été mise en place sur ce site de grande envergure. Les rues et ruelles de la ville reconstituée ont l’air désertes et les maisons historiques, les restaurants et les murailles sont vides.

Qu’à cela ne tienne, on a stationné le Mott à l’arrière du site, aux abords du village, et nous avons pris d’assaut chacune des habitations et des échoppes les unes après les autres en prenant le temps de nous imprégner des histoires contées et des odeurs de l’époque.

Notre découverte désarmante, nous l’avons fait en visitant les baraques de la garnison. En effet, en lisant l’histoire du siège de Louisbourg, qui ornait les murs, quelle ne fut pas notre surprise de lire le nom de William Ross, un caporal du 78e régiment des Fraser Highlanders, qui se trouvait dans la flotte anglaise lors de la deuxième prise de Louisbourg en 1758, le même qui a participé quelques mois plus tard à la bataille des Plaines d’Abraham sous les ordres du général James Wolfe. Intriguée, Brie a rapidement pris son cellulaire pour confirmer ce qu’elle intuitionnait… ce William Ross était dans les faits son ancêtre maternel, qui a francisé son prénom lorsqu’il a pris épouse à Montmagny en 1764.

Il n’en fallait pas plus pour que l’imagination débordante des Lenou réécrive l’histoire de la prise de Québec, où l’ancêtre maternel Guillaume Ross a croisé le fer avec l’ancêtre paternel de Brie, Pierre Aucouturier. Et devinez qui a gagné?

Feu à volonté! On ne peut pas réécrire toute l’histoire, hé.

À plus tard.

Histoires de pêche acadiennes – Chapitre III

En tout cas, les histoires de pêche ne manquent pas dans notre coin de pays et particulièrement sur le bout du quai de Petit-Rocher. Et plus elles sont cocasses, plus on s’en rappelle.

Encore hier, quelqu’un nous racontait avoir pris un homard alors qu’il pêchait le bar rayé. Prendre un homard d’une livre au lieu d’un poisson, c’est quand même amusant, mais pas si extraordinaire quand on sait que l’hameçon pour le bar est de bonne taille et solide. En plus, un bon pêcheur va normalement laisser trainer sa ligne vers le fond de temps à autre, question de la faire remonter dans le corridor d’eau en espérant rencontrer un bar en chemin. Le court passage vers le fond aura suffi à l’hameçon pour attraper un homard sans doute trop curieux, qui était sorti de sa cachette à la recherche d’un repas. Surprise!

Il en est arrivé une autre amusante à Pé il n’y a pas longtemps. Laissons le la raconter.


J’avais décidé d’aller mouiller ma ligne au bout du quai pour faire tourner mon moulinet endolori par la rouille. Ces aventures en eau salées ont souvent raison d’un équipement pas suffisamment entretenu. Le sel s’accumule dans les engrenages du moulinet et en un rien de temps, si le rinçage n’est pas adéquat, la rouille s’installe et ça ne fonctionne plus.

Démontage, bain d’huile, tourne, tourne, tourne, et éventuellement, ça repart. Mais « quel mess ! » comme on dit par ici.

J’avais donc fait tout ce travail de nettoyage et tout baignait dans l’huile. Il restait à mouiller ma ligne pour tester le moulinet, ce que je fis ce jour-là en me disant qu’un bon maquereau ferait un excellent souper. Deux, encore mieux.

J’ai donc grayé la ligne avec des leurres multiples à maquereaux, une série de cinq leurres alignés les uns par-dessus les autres, composés de petits hameçons qui sont accompagnés eux aussi de minuscules fanions colorés, ce qui leur confère un air particulièrement appétissant sous l’eau, j’en suis convaincu, comme une série d’enseignes perpendiculaires qui gigotent au vent du courant pour annoncer quelque chose d’unique et de bien bon.

Les maquereaux qui passent par là sont immanquablement attirés par ce présentoir.  Il arrive souvent même que les cinq hameçons soient sollicités en même temps par le banc qui passe autour. Pas brillants les pauvres maquereaux.

La brise était forte au bout du quai de sorte que j’étais tout fin seul. Le quai et la baie à moi tout seul. Elle est bien jolie cette petite baie quand la mer est secouée par les vagues. Ça sent bon le varech et l’iode, le bois des montants du quai, un mélange de bois mouillé, d’algues séchées et de mazout qui a quelque chose de familier et de réconfortant.

Lancer sa ligne au vent demande toutefois un peu d’adresse et fait passer la précision au second rang. Difficile, en effet, de lancer loin dans une zone précise quand le vent emporte le bout de la ligne à son gré. On lance quand même et on souhaite pour le mieux.

Seul sur son bout de quai, une ligne légère entre les mains, les cheveux ébouriffés, on se sent comme un capitaine debout sur la proue de son navire, le nez dans le vent pour voir venir la houle. On se surprend à devenir un travailleur de la mer, un poète même… On compte machinalement les vagues comme des alexandrins en se disant que le banc de maquereau sera peut-être dans le prochain vers. Et on relance la ligne et sa série d’hameçons.

Holà, ça mord!

Le premier choc sur la ligne qui trahit la présence du poisson provoque instinctivement une réaction inverse de la part du pêcheur qui donne un solide coup sur la ligne pour bien accrocher sa prise. C’est à ce moment qu’on peut commencer à évaluer le poids de la prise et l’effort qu’il faudra déployer pour la ramener sur le quai. Pas suffisant de la ramener en bas du quai… il faudra aussi la remonter vingt pieds plus haut, ce qui, selon le poids et la grosseur de la capture, peut représenter le plus gros du travail.

Non seulement ça mord, mais ça tire! La canne vient de se plier en deux, comme si je venais de prendre un maquereau sur chacun de mes hameçons. Cinq maquereaux de bonne taille qui tirent dans la même direction – le large – ça exerce tout de même une sérieuse traction!

Ça ne peut pas être autre chose. Je tourne et retourne furieusement la poignée du moulinet pour continuer de maintenir la tension sur la ligne et ramener la ou les prises, tout en tirant par secousses sur la canne. Le banc de maquereaux devait être à une cinquantaine de pieds du quai quand ils ont mordu sur les appâts. Cinquante pieds de ligne à remonter vers le quai. J’avais hâte de voir ce qui m’attendait au bout du fil. Tire, tire. Ça y est, je les vois.

Han ?!!

C’est quoi ça !?!

Je pouvais nettement voir, du haut du quai, qu’un premier maquereau avait mordu au premier hameçon, celui le plus près de la canne. Mais je ne pouvais pas distinguer ce qui venait ensuite. Une masse d’algue? Un vieux bout de tissus noir, déchiré par la mer? Qu’est-ce que la ligne avait bien pu accrocher au fond? Une fraction de seconde, j’ai même souri en me disant que j’avais tiré sur une vieille botte. Mais, mais, mais, ça bouge!

Le Pé-Cheur et l’oiseau (image générée par Chat GPT)

Énervé, presqu’affolé, j’ai remonté les vingt pieds de ligne qui me séparaient encore de la prise et d’un coup sec, j’ai ramené le maquereau et, oui, l’oiseau (!!) sur l’asphalte du quai.

Un oiseau marin pas plus gros qu’un petit poulet, noir et blanc avec de toutes petites ailes, s’était accroché à mon dernier hameçon. Le pauvre était probablement en chasse sous l’eau au moment où j’ai lancé ma ligne vers le large et il aura suivi le malheureux maquereau qui filait vers mes appâts. En espérant le happer, il aura été emporté par mon coup sec sur la ligne.

Incroyable ! Comment est-ce possible une malchance pareille ?!? De tous les bancs de poissons dans cette baie immense, pourquoi cet oiseau venu de nulle part, dont le nid était sans doute à des dizaines de kilomètres de cette baie, a-t-il eu la malchance de suivre les poissons qui avaient aperçu ma ligne invisible.

Le pauvre volatile était maintenant sur le quai et il fallait agir vite. Sans prendre le temps de réfléchir, comme si les gestes étaient programmés pour le sauver, j’ai saisi le petit tas de plumes mouillées avec une main et tout doucement, avec des gestes posés, j’ai retiré l’hameçon de son bec, avec toute la délicatesse que mon autre main tremblante pouvait trouvée. Aussitôt l’oiseau libéré, des deux bras tendus, j’ai ouvert mes mains au-dessus de la baie pour qu’il prenne son envol. Comme on est pas à Hollywood, Il est tombé à l’eau comme une guenille, avant de finalement ouvrir les ailes et repartir maladroitement vers le large.

En me donnant des coups de pieds aux fesses pour ne pas avoir pris le temps de sortir mon cellulaire pour immortaliser ma prise, je suis reparti bredouille, encore abasourdi par l’histoire absurde de cette sortie de pêche.

J’ai pourtant souvent répété à Pé qu’il ne devait jamais partir sans que je l’accompagne pour vivre ses aventures, moi sa muse… et sa photographe. En effet, j’ai toujours une caméra pendue à mon cou pour croquer sur le vif ses moindres exploits.

Voulant tirer au clair le mystère de sa pêche extraordinaire et par surcroît éviter que les gens le prenne pour un hurluberlu ou un menteur, nous avons tous les deux plongés dans ma banque de photos d’amis à plumes (mon sujet de prédilection) et j’ai ressortis tous les oiseaux blancs et noirs ou noirs et blancs photographiés au fil des ans.

Chaque fois, Pé me répondais que non. J’avais presque perdu tout espoir quand j’ai déniché dans ma banque de photos le plus beau petit oiseau qui semblait être vêtu d’un tuxedo… le guillemot marmette. Lors d’un voyage d’un jour à l’île Bonaventure, j’avais eu le bonheur de croquer sa binette sans me lasser des dizaines de fois.

Le pauvre petit s’est probablement malencontreusement laissé entraîner au fond de la baie des Chaleurs par un banc de maquereaux trop enthousiastes et s’est retrouvé à des centaines de kilomètres de chez lui.

Je l’imagine à son retour dans son nid douillet après sa fâcheuse mésaventure raconter à ses frères et soeurs comme il s’était retrouvé au bout d’un hameçon après qu’un étrange individu l’ait tiré du fond de l’eau…

Histoires de pêche acadiennes – chapitre II

Patrice à Placide n’était pas le seul à faire de la pêche sa religion. Bernard à Jean-Baptiste aussi se métamorphosait quand il lançait sa ligne à l’eau, toujours certain de remonter quelque chose.

Bernard à Jean-Baptiste n’a pas eu la vie toujours facile, mais dans sa chaloupe, il est chez lui et il est heureux. Assis sur sa veste de sauvetage à l’arrière, près du moteur, il prend son air de capitaine au long cours et regarde calmement l’horizon à la recherche de cet endroit magique où il arrêtera le moteur et où il me dira savamment, « c’est assez profond ici. On jette la ligne à l’eau. »

J’aime bien aller pêcher avec Bernard à Jean-Baptiste, même si je ne suis pas pêcheur. L’idée de laisser traîner une ligne à la mer et d’attendre qu’un poisson daigne l’accrocher pour éventuellement participer à ton souper ce soir-là a tout de même quelque chose d’amusant.

Être pêcheur, un vrai, c’est autre chose : c’est un état d’esprit. Il faut aimer la pêche. Il faut en rêver presque. Il faut voir le poisson, le sentir sous l’eau, visualiser et prévoir ses comportements. Anticiper sa réaction quand il est accroché pour être en mesure de le ramener au bord sans qu’il s’échappe. Le fatiguer sans lui donner trop de ligne. L’approcher sans qu’il ait la possibilité de donner de coups pour se décrocher. C’est un art. Par exemple, Patrice à Placide est un de ces artistes, un classique. Il rêve de voyages de pêche et alimente ses saisons d’aventures de pêche au saumon, à la truite, au bar ou à tout ce qui fraye. C’est un vrai pêcheur.

Bien assis, les pieds appuyés sur le bord de la chaloupe, à peut-être cinq cents ou sept cent cinquante mètres du rivage, on se sent bien, bercé par les vagues, la ligne pendant paresseusement dans l’eau. Pas besoin d’avoir envie de jouer au plus fin avec un poisson pour apprécier l’air du large, la beauté des vagues, le mystère de la masse d’eau sous l’embarcation. C’est davantage ce qui me caractérise. Plus de poésie que d’art là-dedans, mais tout de même branché sur l’océan, le grand bleu.

Le maquereau voyage généralement aux environs de vingt-cinq à trente pieds de profondeur… mais ça dépend du pêcheur à qui on parle. Des fois, cette profondeur peut être de vingt pieds ou de quarante, selon l’enthousiasme du conteur et les marées paraît-il. En tout cas, pour être bien placé, il faut que l’hameçon pende à peu près un pied ou deux au-dessus du fond. On laisse couler la ligne jusqu’à ce qu’on touche le fond – une sensation très subtile ressentie jusqu’au bout de la canne indique que la ligne vient de frapper le fond – et on remonte d’environ un pied.

Ce jour-là, la mer était particulièrement calme. Bernard et moi avions lancé la chaloupe – une embarcation d’une vingtaine de pieds équipée d’un moteur de 35 forces – dans l’eau de la baie en espérant prendre une trentaine de maquereaux pour notre propre consommation et pour remplir les commandes de nos amis.

On a beaucoup d’amis quand on est pêcheur. Tout le monde passe ses « commandes » pour deux ou trois maquereaux « la prochaine fois que tu iras pêcher, si t’en prends assez, tu m’en ramèneras un, ok ? » Ça donne un objectif de pêche et ça alimente la conversation dans la chaloupe. « J’en ai promis deux ou trois à mon chum André, et il y a mes belles-filles qui en veulent aussi et on attend de la visite demain. Ça m’en prendrait peut-être une quinzaine en tout. » « Pis toi? » « Ben moi, quand j’en aurai trois ou quatre pour moi pis ma blonde ce soir, je vais être bien heureux. Y’a mon chum Ludovic qui en voudrait peut-être aussi quatre ou cinq. On verra ce que ça donne si on en prend. » Et on greyait les lignes.

Des fois, on savait tout de suite si la pêche allait être bonne. Les maquereaux sont tellement voraces qu’ils mordaient dès qu’on laissait aller la ligne sous l’eau. D’autres fois, il fallait être plus patients… une vertu difficile à apprendre.

Il devait être huit heures du matin quand on a mouillé nos lignes. Bernard à Jean-Baptiste avait arrêté le moteur et tout était calme comme dans un beau film. Je me rappelle qu’il venait de me dire que son paradis se trouvait juste là, assis sur le bout de sa chaloupe avec une ligne à pêche dans la main, à regarder la mer et à laisser aller ses pensées au fil du courant de la marée. Son visage serein témoignait de ses propos. Il n’aurait pratiquement pas eu besoin de canne à pêche pour être heureux. Juste être là, contemplatif, sur le bout de sa chaloupe, quelque part loin du rivage, bercé par la mer qui s’ouvrait sur l’horizon.

C’est à ce moment qu’on a pris nos premiers poissons.

Les maquereaux voyagent en banc et quand on s’adonne à placer la chaloupe au-dessus d’un de ces bancs et que les lignes pendent au milieu du groupe, tout ce qui a l’air d’un leurre se fait mordre. Ma ligne est équipée d’une série de cinq leurres et hameçons attachés bout à bout. Quand il pend au-dessus du fond de l’eau, cet accoutrement doit ressembler à un buffet perpendiculaire éclairé par des lucioles multicolores et doit être absolument irrésistible pour les maquereaux. En tout cas, presque à tout coup, cinq maquereaux se prennent à la fois dans le piège et tirent sur la ligne pour être remontés. Cinq maquereaux, c’est presque aussi fort qu’un petit bar. Cinq maquereaux qui tirent dans toutes les directions, ça gigote et ça tire en masse.

C’est la chance autant que le nez du capitaine – quoique la chance compte, disons-le, pour la plus grande partie des statistiques officielles sur le sujet – qui nous amènent dans la zone ou sur la route d’un nouveau banc.

Bernard pêche avec un seul hameçon et sa ligne est tout aussi sollicitée. Le truc, c’est que tous les maquereaux ne sont pas créés égaux et que la réglementation est ajustée en fonction de ces différences. Les maquereaux de moins de dix pouces sont jugés trop petits pour la pêche sportive et doivent être relâchés. Or, il arrive souvent que les bancs qui passent sous la chaloupe soient constitués de poissons encore à la maternelle… des poissons de quelques pouces à peine qui se qualifient tout juste pour une promenade en groupe. Comme ils sont jeunes et curieux, ce sont eux qui mordent le plus souvent à nos appâts – les miens surtout qui sont plus petits, bien que plus nombreux. Une perte de temps monumentale puisqu’il faut les décrocher et les rejeter à l’eau et que le temps passé à les déprendre des hameçons sans trop leur faire de mal et à les remettre à la mer est un temps où les lignes ne sont pas à l’eau.

Quand on réussit à en prendre un beau d’une quinzaine de pouces, on se dit qu’on vient de surprendre un groupe de passants qui allaient magasiner dans le coin.

Ce sont ceux qui font à peine la marque et qu’on doit quand même rejeter à la mer qui nous préoccupent le plus parce que dans notre scénario loufoque, on imagine qu’ils iront dire à tout le monde en bas qu’il y a deux extraterrestres qui planent au-dessus de leur position avec un étrange vaisseau et qu’il faut éviter à tout prix de se laisser prendre par ces trucs brillants qui pendent autour. En tout cas, c’est l’histoire qu’on se raconte pour rigoler et passer le temps.

On se disait qu’il fallait peut-être penser à retourner au débarcadère avec nos prises, une bonne trentaine de maquereaux de belle taille tout de même, qui allaient agrémenter plusieurs tables ce soir. C’est généralement à ce moment que je commence le nettoyage pendant que Bernard à Jean-Baptiste se prépare à diriger le bateau vers le rivage.

Pas compliqué le nettoyage du maquereau. Sa peau est lisse et il n’a pas d’écailles. Il se tient bien dans la main et la lame travaille facilement. Il vaut quand même mieux porter des gants parce que toute cette activité se déroule dans une chaloupe qui monte et descend sur les vagues en donnant des coups et qu’on a un couteau bien tranchant entre les doigts. On ouvre le poisson et on rejette les entrailles à la mer, sous les cris enthousiastes des goélands, compagnons d’aventure incontournables.

Avant d’entreprendre le travail d’éviscération, comme nous étions dans une région fertile, j’avais décidé de laisser traîner ma ligne en prenant bien soin d’amarrer la canne entre deux chaudières, dans la chaloupe, des fois que… et je vaquais calmement à ma petite occupation pendant que Bernard rangeait sa ligne et son profondimètre avec son air de capitaine instruit, en scrutant le rivage encore loin, mais dont on commençait à mieux distinguer les détails. On cherchait le clocher de l’église au loin pour diriger le bateau un peu plus vers le nord, lieu où se trouvait le débarcadère et la montée de bateau. Du large, le point minuscule de la rampe de ciment était à peine visible d’où l’idée de viser plutôt le clocher.

J’avais terminé une quinzaine de maquereaux quand ma canne s’est littéralement arrachée de son amarrage improvisé dans la chaloupe, a renversé les deux chaudières qui la retenaient et s’apprêtait à passer par-dessus bord. J’ai lâché ma lame et agrippé de justesse le bout du manche qui menaçait lui aussi de se retrouver chez les crustacés, les mains encore dégoulinantes de viscères de maquereau.

Et là, ça s’est mis à tirer !!

La ligne que j’avais laissé pendre était greyée avec une extension à cinq leurres, capable donc d’attraper cinq maquereaux à la fois. C’est excitant et ça gigote pas mal fort au bout d’une ligne quand les cinq hameçons sont sollicités, mais vraiment pas tant que ça.

En me voyant tirer sur la canne, Bernard à Jean-Baptiste a bondi hors du banc et s’est lancé vers l’endroit où il croyait trouver sa puise avant d’arrêter son geste et de me crier : « ah non! On n’a même pas pensé apporter la puise et tu viens de prendre un gros bar! Tire, tire! Il a l’air gros ! Fais attention de ne pas le perdre! »

Un bar ! Et il était de taille. J’avais beau retenir la ligne à deux mains, il n’y avait aucun relâchement dans la tension. Le frein du moulinet était presque complètement fermé pour retenir le défilement automatique de la ligne et pourtant, elle filait comme si le moulinet était complètement ouvert.

D’abord en passant en dessous de la chaloupe et ensuite en direction du rivage, la prise ne donnait aucun signe de laisser aller ou de se fatiguer. Elle semblait s’amuser à tournoyer autour de nous, tout en entraînant ma ligne et tout ce que j’avais d’énergie. Il devait y avoir environ vingt-cinq pieds d’eau sous la coque ce qui me faisait penser qu’elle ne pourrait pas plonger bien loin et que j’allais certainement pouvoir la fatiguer éventuellement. Il fallait simplement la tenir et l’amener scientifiquement vers moi, en tirant et en donnant du mou, en remontant la ligne et en la laissant glisser sur son frein.

C’est au moment de cette réflexion que le bar – je commençais à me demander de quelle grosseur ce poisson-là pouvait bien être pour tirer avec une telle force – a décidé de faire demi-tour et de se diriger vers le large.

Comme moi, Bernard à Jean-Baptiste était dans tous ses états, me regardant avec de gros points d’interrogation dans le visage et regardant vers le fond, à travers le grand miroir de l’eau, pour tenter d’apercevoir entre les vagues ce qui pouvait bien tirer si fort. Au moment du demi-tour, le poisson a naturellement donné du leste, le temps nécessaire pour amorcer une remontée de ligne. Je tournais et retournais furieusement la poignée du moulinet pour tenter de ramener la prise à la chaloupe, malgré la distance de plus d’une cinquantaine de pieds qui nous séparait encore, quand elle a retendu froidement la ligne et repris sa course en direction de l’embouchure de la baie, en direction du grand large.

J’avais ancré mes deux pieds sur le rebord de la coque pour pouvoir mieux retenir la canne et mes mains encore gantées pouvaient assurer une prise passablement solide – et gluante – sur le manche. Je me prenais pour le Santiago d’Hemingway et je m’imaginais tirer sur mon bar pendant trois jours, jusqu’à l’épuisement de mes forces… ou des siennes. Puis je me suis mis à rigoler en regardant derrière la chaloupe. « Regarde Bernard, il tire la chaloupe! » En effet, l’embarcation se déplaçait sur l’eau à la vitesse d’un bon nageur. À peine croyable qu’un bar puisse réussir un exploit pareil! Une chaloupe équipée d’un moteur avec deux adultes et une trentaine de maquereaux à bord – une quinzaine tout de même avaient été éviscérés, ce qui devrait faire moins lourd – ça offre une masse assez imposante à déplacer… ce qui commençait à nous rapprocher de plus en plus dangereusement de l’hallucination.

Dans des moments comme ceux-là, les idées défilent à la vitesse grand V. « Est-ce qu’il me reste encore assez de ligne dans le tambour du moulinet? Oui, ça va. Ça ne peut pas être un bar ce truc-là. Mais qu’est-ce que c’est? Il doit être immense. Est-ce que j’ai fermé le robinet de la salle de bain avant de partir? La ligne peut-elle résister à une telle pression? C’est une ligne tressée de vingt livres avec un leurre de nylon. Y’a pas moyen que ça puisse tirer une chaloupe. Elle va casser c’est certain et je vais tout perdre mon grément. Est-ce que je devrais couper la ligne et sauver la canne? Personne ne va jamais nous croire. Il faudrait prendre des photos. »

« Bernard, peux-tu prendre une photo, viiite ? »

Je venais à peine de crier la question quand l’impossible s’est produit.

Là, au bout de ma ligne, à plus de cent pieds de la chaloupe, droit devant vers l’ouverture de la baie, une immense masse noire est sortie de l’eau. Aussi large que notre embarcation. Ronde et noire, comme le devant d’un sous-marin. Les flots se sont ouverts aussi brusquement que doucement pour soulever cette forme impossible, qui mettaient tous nos sens en folie.

Sous le sifflement de la ligne qui continuait de se vider du moulinet, le dos de ce qui ne pouvait être qu’une baleine – pourquoi ce mot, pourquoi pas un autre mot, un autre poisson, une autre espèce – a percé les vagues le temps d’une exclamation dans nos gorges, avant de replonger sous la surface et de poursuivre sa route. Quand on pense se faire tirer par un bar et qu’on voit soudainement le dos d’une baleine – rien d’autres dans mon esprit et mon imaginaire ne pouvait avoir cette forme, cette masse – ça donne une méchante poussée d’adrénaline. Savait-elle même que nous étions là, qu’elle était «prise» ?!

En une fraction de seconde, les pensées sont allées du : « je rêve, c’est impossible ! » au « mais qu’est-ce qu’elle fait là ?!! C’est une baleine, c’est fou ça! » On disait avoir aperçu des baleines dans la baie au cours des dernières semaines, mais personne n’avait raconté d’histoire comme celle que nous étions en train de vivre. S’agissait-il de baleines noires qui surpeuplaient les cauchemars des pêcheurs de crabe de l’embouchure de la baie ? Pourquoi s’approcherait-elle du rivage, dans si peu d’eau ? En tout cas, ça ne pouvait être autre chose.

J’ai crié : « Bernard, c’est une baleine !! » « Non, ça ne se peut pas, ce doit être un gros flétan, c’est certain que c’est un flétan ! » me crit-il en retour au bout de ses poumons, non pas parce qu’il y avait du bruit autour ou quoique ce soit, mais parce que nous étions tous les deux à un niveau d’énervement tel que les mots ne faisaient plus de sens et ne pouvaient pas sortir calmement de nos gorges. « Mais Bernard, il reste à la surface de l’eau ! »

En effet, la baleine – c’était clair, dans ma tête en tout cas, que « ça » ne pouvait être que ça, malgré l’improbabilité et le surréalisme de la situation – poursuivait sa route juste sous la surface, ce qu’on pouvait facilement constater en suivant la ligne à pêche qui filait toujours, bien tendue au-dessus de la surface jusqu’à un point précis à plus de 100 pieds du bout de la chaloupe où la ligne se fondait à l’eau. Si la chose avait été un flétan, elle se serait dirigée vers le fond, habitat naturel de ce poisson et la ligne l’aurait suivi. Un phoque aurait bondi entre la surface et le fond… et de toute façon, ce truc-là était beaucoup trop gros et trop noir pour être un phoque… ou un flétan. Il ne pouvait s’agir que d’une baleine noire!

Me voici entré dans l’imaginaire de Moby Dick. Sauf que la prise n’était pas prévue, ni recherchée et que notre baleine n’était certainement pas méchante. Nous non plus d’ailleurs, on n’était pas là pour être méchant, pas dans l’état de stupeur où elle nous avait plongé. On n’était même pas là pour elle. Mais elle nous emportait tout de même!

Entre les rires nerveux et le défilement ultrarapide de tous les scénarios du monde dans mon esprit, une idée claire venait de s’installer : prendre des photos pour immortaliser ce moment-là! Prendre des photos à tout prix parce que jamais personne ne nous croira!

« Bernard, prends la ligne ! » Les mains encore gantées, suintantes de viscères de poisson – il s’était écoulé peut-être quatre ou cinq minutes depuis le moment où j’éviscérais encore les maquereaux pêchés plus tôt – j’ai planté la canne entre les mains tendues nerveusement de Bernard et j’ai plongé les poings dans mes poches à la recherche du cellulaire qui allait sauver et notre équilibre mental et notre réputation de pêcheurs.

C’est comme ça que j’ai appris qu’il ne fallait pas se fier à un téléphone cellulaire dans des moments trop rapprochés de la panique, les mains gantées et visqueuses. D’abord parce qu’avec des gants – visqueux ou pas – c’est presque impossible de déverrouiller un cellulaire, de faire défiler les écrans et de trouver l’appli appropriée, et ensuite, c’est pratiquement impossible de faire le foyer et de voir l’objet à photographier cent pieds plus loin, à la surface de l’eau, presque sur la ligne d’horizon avec un ciel trop clair, trop aveuglant, quand on est survolté dans une chaloupe en mouvement sur les vagues. Il nous aurait fallu un photographe d’office.

Et juste là, à ce moment précis, une pause.

Je venais à peine de donner la canne à Bernard, de saisir mon cellulaire et de le pointer vers le large que la ligne a pris du mou. Plus rien. Silence total, une, deux, trois, quatre secondes. Bernard avait un air au moins aussi abasourdi et perplexe que le mien. Machinalement, il a donné un coup sur la poignée du moulinet pour tenter de ramener la baleine vers la chaloupe. Hihihi ! « Remonter le moulinet de notre petite ligne à pêche pour ramener la b-a-l-e-i-n-e vers la chaloupe. » Hon!

Le léger coup de la ligne sans doute, ou encore la curiosité, on ne saura jamais, mais en tout cas, Moby s’était arrêtée, a sorti la tête de l’eau et nous a distinctement regardé. Une masse énorme aussi grosse que la chaloupe malgré la distance, qui formait un monticule rond et totalement noir d’au moins la hauteur d’un homme au-dessus de la surface, s’est retournée et nous a franchement regardé. Le temps était suspendu tout autant que notre souffle alors que nous regardions nous aussi, stupéfaits, incrédules, médusés, cette apparition venue d’ailleurs.

Une baleine nous regarde. Celle que l’on croyait prise, attrapée par notre ligne, celle que nous pensions orgueilleusement avoir maîtrisée, nous regardait. Que pouvait-elle bien penser pendant cette seconde où elle a pu nous soupeser du regard, maintenant sans doute à plus de 130 pieds de la pointe de notre petite chaloupe. Elle était passée sous la coque probablement à la poursuite d’un banc de maquereaux et aura accidentellement frôlé mes hameçons qui se sont accrochés sur elle. Ou encore, elle aura engouffré en passant les deux ou trois maquereaux qui avaient mordu à ma ligne passive et aura poursuivi sa route avec insouciance en entraînant avec elle son hors-d’œuvre et tout mon bazar. Ça non plus on ne le saura jamais. En tout cas, pendant une seconde de ce qui est maintenant gravé dans mon esprit pour l’éternité, elle nous a regardés, la tête définitivement tournée vers nous.

La belle devait se demander ce que nous tentions de faire au juste. Elle a peut-être vu elle aussi, la ligne qui était maintenant complètement sortie de l’eau et qui nous reliait comme un fil d’Ariane, tendue, mais inerte, impuissante devant cette masse. Elle devait se demander pourquoi nous étions soudainement liés. Avait-elle même senti la morsure des hameçons ? Probablement pas du tout. Un hameçon fin de la grosseur de l’ongle d’un petit doigt ne peut pas faire grand-chose sur une peau de baleine sinon s’accrocher et souhaiter rester là. Mais pourquoi avait-elle eu le désir de s’arrêter, de sortir sa tête de l’eau et de nous regarder. Elle savait que nous étions là. Avait-elle senti la tension de la ligne que nous tentions de ramener vers nous ? Pourquoi une baleine, accrochée ou non à un petit hameçon, pouvait-elle ressentir le besoin de sortir la tête de l’eau et de regarder derrière elle? Respirer, sans doute, mais avait-elle besoin de s’arrêter et de scruter l’horizon de cette baie tout de même petite, toute proportion gardée? Et surtout, d’arrêter sa tête et son regard sur nous?

La présence de cet être extraordinaire au bout de ce fil malingre avait quelque chose de ridicule et d’absurde. Il aurait fallu pleurer pour s’excuser d’avoir eu la témérité de la retenir, de la ralentir un moment. Mais nous ignorions qu’elle était là. Nous ne pouvions pas savoir que c’était elle qui passait sous notre coquille. Nous ne pouvions imaginer sa présence près de nous. Ce n’était pas nous les extraterrestres, mais bien elle ! L’impossible voyageuse venue d’un autre monde à la recherche de ressources et nous nous sommes trouvés sur son parcours. Nous avons eu l’arrogance de l’attraper.

Nous étions cependant bien loin des larmes, comme deux enfants qui viennent de surprendre le père Noël, son attelage et son chariot en train de se faufiler dans une cheminée au mois de novembre. Nous n’en revenions tout bonnement pas. Nous savions maintenant que le défilement du moulinet n’aurait jamais pu être ralenti.

Sans doute parce qu’elle en avait assez, qu’elle s’est rendu compte qu’elle perdait son temps à nous regarder, la baleine n’avait plus l’intention d’être l’objet de la fête. Son énorme tête indolente s’est de nouveau glissée très doucement sous les flots et elle a débobiné les vingt pieds de ligne qui restaient encore dans le tambour du moulinet en emportant tout ce matériel avec elle vers le grand large. Bouche bée, nous sommes restés à contempler à la fois la ligne d’horizon maintenant déserte et le moulinet maintenant vide.

Il y en a qui reviennent avec des histoires de bars de cinquante pouces ou de saumons plus grands que des enfants, de flétans gros comme des sièges d’auto et de phoques qui dansaient autour de l’embarcation. Nous, on a accroché une baleine.

Comme preuve, nous n’avons qu’une photo un peu embrouillée de la pointe d’une chaloupe. C’est encore pire qu’un bout d’arête pour témoigner de la grosseur de sa prise. En plissant les yeux, on peut distinguer un mince tracé au-dessus du devant de la coque, sans doute une ligne à pêche, qui file tout droit vers ce qui semble être une masse obscure sur la surface de l’eau, au loin, près de la ligne d’horizon. Ça pourrait être n’importe quoi. En y regardant bien, il faut tout de même constater qu’aucun bar ne pourrait tendre une ligne si loin d’une chaloupe et si près de la surface, à cinq cents mètres du rivage. Mais ensuite…

J’ai fait jurer à Bernard à Jean-Baptiste qu’il resterait disponible pour moi pendant le reste de ses jours, seul témoin crédible de notre aventure.

Quand j’ai raconté tout ça à Patrice à Placide, il n’en revenait pas lui non plus. Il a même lancé une recherche d’informations et s’est renseigné auprès de ses sources dans la région. Oui, c’était sans aucun doute une baleine, mais pas nécessairement une baleine noire. Plus probablement s’agissait-il d’un petit rorqual, une baleine plus commune dans la région et toute aussi foncée. Cette baleine a aussi la particularité d’avoir une petite nageoire dorsale plus éloignée du milieu du corps, ce qui confirmerait nos observations puisque du point où nous nous trouvions, nous ne pouvions pas distinguer de nageoire sur le dos de notre baleine lors de sa première sortie de l’eau. Les deux spécimens sont d’un noir profond et de grande dimension, mais la baleine noire se tiendrait davantage vers l’embouchure de la baie, dans des eaux plus profondes. Qu’un tel visiteur soit venu si près de la rive à moins de trente pieds de fond, serait inusité. Mais pas impossible. Quant au rorqual, c’est un mammifère glouton friand de maquereaux qui aime fréquenter les zones côtières… et ostensiblement, taquiner les pêcheurs.

En tout cas, c’était une baleine… et une histoire de pêche qui finit avec une baleine, c’est une belle histoire, bien difficile à battre !

Histoires de pêche acadiennes – Chapitre 1

Patrice à Placide

Avant de laisser Pé raconter ses histoires, j’aimerais faire une petite mise en contexte que je juge importante. D’aussi loin qu’on se souvienne, nous avons toujours eu un rapport très positif avec la pêche, lui grâce à son père, Jos, qui lui a légué sa canne à pêche à la mouche, une Fenwick, et moi, grâce à mon grand-père Eddy, qui m’amenait taquiner la truite sur la Grosse pierre, au chalet à Stoneham. Bien avant qu’on élise domicile sur la côte Est, Pé et moi on apportait nos cannes en camping pour se pratiquer à lancer l’hameçon. Cela faisait bien rigoler les autres campeurs! Bon, j’arrête de tergiverser et je cède la place à Pé. Je jure que tout ce qu’il vous racontera est la vérité… Hon.

Dans mon coin de pays, il y a au moins dix fois plus d’histoires de pêche qu’il y a de pêcheurs! La preuve : je ne suis même pas pêcheur et je pourrais vous en raconter tout de suite quatre ou cinq…

Pas nécessaire de s’appeler Achab, le célèbre capitaine de Moby Dick, ou d’avoir la peau burinée par l’eau de mer pour connaître des histoires de pêche. Pas même nécessaire d’avoir sa propre canne ou des bottes de caoutchouc. Bien entendu, ça fait plus chic et plus sérieux quand on sort un attirail de moulinets et qu’on a autant d’hameçons et de mouches qu’il y a de poissons dans la baie, mais en général, c’est dans le regard qu’on reconnaît les histoires d’un vrai pêcheur.

En Acadie, sans doute en raison de la proximité de l’eau et de la grande histoire, on rencontre beaucoup de pêcheurs et ce ne sont pas les récits cocasses qui manquent. Tiens, depuis qu’on respire l’air de l’Atlantique, Brie et moi on ne manque pas une occasion de tremper la ligne, pas qu’on espère prendre quoique ce soit, mais pour le plaisir et parfois, pour revenir avec une bonne histoire.

Prenez Patrice à Placide, par exemple. Six pieds deux, deux cent trente livres, le front droit et fier, cheveux hirsutes, les épaules carrées et les mains larges comme des rames, on dirait que toute sa lignée est sortie tout droit de la mer.

Il ne lui manquerait que des branchies. En fait, sa lignée vient autant de la terre que de la mer, mais les aléas des siècles et les longues traversées l’ont marquée profondément, sans doute pas au point de faire pousser des ouïes, mais certainement assez pour l’initier aux caprices des courants. Avis aux bars rayés!

Vous mettez une ligne à pêche entre les mains de ce bonhomme-là, vous l’installez sur le bout d’un quai et plus un maquereau, plus une plaise, plus un bar n’est à l’abri. Il dira, l’air instruit, que c’est une question de marée, de la position du soleil, du relief des brise-lames au bout du quai; que la mer était montante et que ça créait le courant approprié pour ramener le bar vers le quai. Il dira que le bar est futé, mais qu’il l’est plus encore et qu’il l’attendait. Il ne parle jamais de ses leurres, mais il explique avec une étincelle dans l’œil, que le poisson était juste là, à l’endroit où il a lancé sa ligne. Et il a mordu, comme ça, bien sûr.

Pendant des années, presque tous les matins et souvent le soir à la brunante, beau temps, mauvais temps, il marchait entre les cordages des bateaux et les casiers de homards jusqu’au bout du débarcadère de Petit-Rocher ou de Pointe-Verte, vingt pieds au-dessus de l’eau. En greyant sa ligne, il demandait à ses chums déjà au poste, si ça mordait et on échangeait sur les chances d’en prendre des beaux ce matin-là. Quelqu’un avait pris un bar d’au moins trente pouces la veille, au bout du quai. « Ce matin, y’a l’air d’en avoir seulement des p’tits, mais on sait jamais. En tout cas, le maquereau mord en masse ». Les chaudières de tout le monde étaient encore vides.

Je me rappelle qu’un jour, tout fier, Patrice à Placide avait apporté un bar congelé à un de ses amis comme cadeau d’anniversaire, un animal gros comme ça, enveloppé dans un grand sac de plastique noir! Il ne rentrait même pas dans le frigidaire. Il venait du bout du quai de Petit-Rocher, semble-t-il, une histoire à peine croyable quand on sait qu’il aurait fallu remonter ce poisson d’au moins quinze livres jusqu’au bord du quai, vingt pieds plus haut, à bout de bras. Il aurait sans doute dû être retourné à l’eau tant il dépassait la limite permise. Mais au bout du quai de Petit Rocher, à la pénombre, tous les bars sont légaux.


Un des pêcheurs du coin rencontré sur le quai raconte en avoir pris un d’une trentaine de pouces un après-midi qu’il était sorti pour pêcher le maquereau, une histoire assez fréquente le long de la baie : on tente un dernier coup pour attraper quelque chose avant de rentrer à la maison et vlan! Ça mord. Mais au lieu du tiraillement familier du maquereau, la canne se plie en deux sous le choc et la ligne file sur son frein. Dix pieds, vingt pieds, trente pieds de ligne qui défilent en sifflant dans le moulinet. Ça surprend surtout quand on s’attend à prendre un maquereau d’une couple de livres. Après plusieurs minutes d’effort, à force de retenir la ligne et de fatiguer le poisson, on finit tout de même par l’amener au bord.

Campé sur le bord du quai, un pied servant d’appui sur une tête d’amarrage, le pêcheur raconte avoir réussi à fatiguer sa prise à force de donner du mou et ensuite de tirer sur la ligne. Il était maintenant certain d’avoir pris un bar et dans le ton de son histoire, on sentait encore la fierté du chasseur qui revient avec un gros gibier. Il paraît que tout le monde qui était là – d’autres pêcheurs, quelques badauds et deux ou trois touristes dont un avec un Tilley Hat  – s’est précipité pour voir ce qu’il avait bien pu pêcher. On entendait certains dire que ça devait en être un gros, qu’il ne pourrait jamais sortir ça de l’eau, qu’il allait casser sa perche ou sa ligne.

Il ne faut pas oublier que tout ce tumulte se déroule sur le quai, vingt pieds au-dessus du niveau de la mer… que le poisson est sous l’eau et qu’il tire encore.

Le pêcheur raconte à qui veut l’entendre, qu’il a finalement pu l’approcher du bord du quai et qu’il a pu apprécier la grosseur de la bête qu’il venait d’accrocher et qui tentait bien fort de se déprendre, un bar d’au moins trente pouces avec une tête grosse comme ça! Avec un poisson de cette taille-là, il ne faut surtout pas arrêter de tirer sur la ligne sinon, il pourrait facilement se déprendre ou même raconte-t-on aussi, déplier ou casser l’hameçon.

Remonter un bar de plus de dix livres gigotantes avec une ligne greyée pour le maquereau, c’est-à-dire un hameçon à trois crochets cinq fois plus petits que l’hameçon simple usiné pour le bar, ça relève presque de l’exploit et ça met inévitablement la crédibilité du conteur dans l’étau d’un très gros doute. Mais qu’importe, le pêcheur raconte à qui veut l’entendre qu’il a réussi, en tirant d’abord sur la perche avec tant de force que les badauds sur le quai lui criaient qu’il allait tout casser, et ensuite en prenant la ligne de nylon tressé à pleine main au péril de ses propres doigts, à remonter le monstre sur le quai, vingt pieds plus haut.

Exclamations admiratives de l’attroupement et réflexion instantanée de la part du pêcheur : ce bar-là est au-dessus de la limite permise, c’est certain, de un… et de deux, il a été attrapé avec un grément illégal, soit un hameçon à maquereau… et trois, il s’agit d’une prise accidentelle, donc encore là, non permise. Notre ami raconte que sa réflexion l’a rapidement amené à glisser sa prise dans un sac, aussi discrètement que possible dans le contexte, et à quitter le quai comme s’il s’était soudainement souvenu qu’il était en retard pour le souper. Les histoires qu’on raconte sur le quai de Petit-Rocher sont rarement celles qu’on partage avec les gardes-pêche. Quoiqu’il en soit, il paraît que le trophée s’est retrouvé en ceviche le soir même et que les convives du conteur l’ont particulièrement apprécié.

Parlons-en, tiens. Tous ces poissons-là s’apprêtent généralement à la mode locale : bouillis avec des légumes ou filetés et poêlés au beurre. Ça aussi d’ailleurs, fait partie des histoires et des discussions de quai. Lequel est le plus goûteux. On dit suivre une recette ancestrale, ou celle de sa grand-mère. On jure que le bar rayé est à son meilleur bouilli dans l’eau salée avec des pommes de terre fraîches. Quelqu’un venu du Nord-Ouest qui avait entendu parler du quai de Petit-Rocher et qui passait par là pour voir si ça mordait autant qu’on le disait, venait ajouter une nouvelle tournure aux vieilles recettes et aux conversations, en affirmant que sa famille le faisait cuire sur le barbecue.

Et la conversation s’animait aussitôt sur les bons et les mauvais côtés de cette pratique. « Ça doit goûter la peau brûlée, le bar sur le barbecue. » Brie et moi, on se rangeait davantage du côté des foodies qui proposaient plutôt le bar cru émincé et mariné dans du jus de lime, du sel et des épices. Ça n’a pas son pareil, ça non plus. On peut imaginer les conversations de quai et les questionnements qui accompagnaient cette façon de faire franchement différente.

Quelle que soit la méthode, le bar ne se laisse pas préparer aussi facilement. Il faut l’écailler la plupart du temps, sinon c’est presque impossible de le travailler : aucune lame ne passe à travers sa peau blindée d’écailles épaisses. Même le nettoyer demande beaucoup d’adresse pour éviter les véritables dards qui renforcent ses nageoires dorsales et latérales. Ensuite, la plupart des gens du Nord-Est optent pour le préparer en filet, ce qui demande encore un grand doigté et une lame bien affûtée sans compter qu’il faut ensuite enlever la peau, ce qui n’est pas, non plus, à la portée de tous les novices.

Sur les quais de la Baie des Chaleurs, le bar, c’est presqu’une religion qu’on pratique avec rigueur et dont on connait tous les rites. Quand ça mord gros, on sait ce qu’il faut faire après son signe de croix : on tire.

Ah Madame, que c’était bon !

Le trajet vers le Cap Breton et la ville de Sydney, dans le nord de la Nouvelle-Écosse, s’est très bien déroulé. La route est sympathique et même si nous avions hâte d’arriver au traversier, les paysages typiques du nord de la Nouvelle-Écosse offrent toujours de bons moments d’admiration. Tantôt une baie, tantôt le contour inégalé du lac Bras d’Or – la grande étendue d’eau salée au centre du Cap-Breton, reconnue comme réserve de biosphère depuis 2011. 

Et il y a l’Isle Madame…

Nous savions que l’endroit était unique pour sa localisation géographique, l’île principale d’un archipel échancré sur la côte est de la Nouvelle-Écosse, battu par les vagues de l’Atlantique et riche en histoire. Petit-de-Gras, Cap la Ronde, Poulamon, Sainte-Marie, Port-Royal (à ne pas confondre avec le Port-Royal de la vallée d’Annapolis), autant de petits villages aux connotations typiquement acadiennes.

Il y a toutes sortes de façons et de raisons de voyager : pour accumuler des milles Aéroplan, pour appliquer des autocollants multicolores et exotiques sur le derrière de son motorisé, pour chercher les plages et se dorer la bedaine sur le sable, pour dire qu’on est allés là et là, qu’on a visité un ailleurs que d’autres n’ont peut-être pas vu. 

Je ne sais pas trop pourquoi nous, nous voyageons dans notre beau gros Mott, sinon pour répondre à cet appel de découvrir l’inconnu, d’explorer un lieu qui étendra notre vision et notre perception de tous les autres endroits de la planète. Regarder l’horizon comme si on le voyait pour la première fois, à partir d’un point de vue nouveau, debout sur une terre qu’on espère pleine de découvertes. On se prend pour Christophe Colomb finalement. L’espace de quelques instants. Avant que Lupa nous rappelle à l’ordre avec un jappement pointu. Ou qu’un autre touriste nous pousse dans le dos avec son Winnebago.

Il y a des moments, dans ces voyages, qui n’ont pas de prix, qui nous transportent l’âme et nous bouleversent. Parfois, c’est un paysage qui redessine l’infini; un quai en équilibre instable sur des rochers noircis par les vagues et la barbe de varech; une cabane de pêcheur où tout le sens du passé nous agrippe par les narines et le regard; un site de camping isolé, en bordure de la mer, qui nous donne l’impression que le temps a pris son envol ici, là, et que plus rien ne compte, que la paix est née sur ce sol de tourbe.

Chose certaine, la découverte de la route sinueuse qui traverse l’Isle Madame était inattendue et tombait dans cette catégorie de « lieux enchanteurs ». Nous ne cherchions rien en particulier sinon le désir de voir ce qu’il y avait de l’autre côté de la courbe, et de la suivante, les petites maisons blanches à toiture rouge du prochain village. Un peu partout, entre la route et la mer, des épaves pas toujours bien conservées de vieux navires, maintenant endormies dans les pâquerettes, retenaient notre regard et nous rappelaient que toute cette région avait sans doute déjà connue une belle époque de prospérité, à l’image de bien d’autres régions côtières de l’Est du Canada.

Puis à propos de rien, on commence à penser au lunch et, air marin oblige, à se demander si on avait une chance de trouver quelque part, un p’tit amuse-gueule maritime… lire : fruits de mer. 

Notre conversation vient à peine de tourner aux papilles gustatives que du coin de l’œil, on aperçoit un quai et une usine. Notre première pensée va bien entendu vers les homards dont nous raffolons tous les deux : les usines qu’on trouve le long des côtes de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick ont été construites justement pour traiter les milliers de tonnes de homards qui sortent des bateaux toutes les saisons. 

On prend donc une petite route en épingle, on descend une pente trop pointue pour le poids de notre Mott, au grand désespoir des freins, et on arrive près de l’usine qui bourdonne d’activité. Des navires de pêche hauturière (beaucoup plus gros et imposants que les navires côtiers qui nous sont familiers) sont amarrés au quai et des hommes en grandes bottes de caoutchouc noire et en cirés jaunes, s’affairent à décharger des bacs énormes remplis de ce qu’on croyait être des homards… Mais holà, attention, un moment, là! Navires hauturiers? Les homards ne se pêchent pas en haute mer, mais le long de la côte. Que se passe-t-il dans ces navires?

Du crabe !! Mille millions de mille sabords, comme dirait le capitaine Haddock! Rien que du crabe des neiges – un plein bateau – tout vivants, tout beaux!

Nous nous lançons à toutes jambes, en faisant attention de ne pas glisser sur notre salive, pour parler à quelqu’un, trouver un point de vente. Voudront-ils même parler à des clients sur place alors que de toutes évidences, ce quai est industriel et n’a rien prévu pour les quidams en mal d’exosquelettes. On demande à un travailleur en grandes bottes, puis à un autre enveloppé d’un grand tablier orange et finalement, à quelqu’un de bien ordinaire qui s’affairait par là, qui nous dit dans un français à l’accent bien acadien qu’il faut parler à un gars qui est probablement derrière son comptoir, dans l’entrepôt de l’autre côté du quai.

On était excités comme des enfants qui viennent de découvrir le repère du Père Noël! On trouve le type de l’entrepôt qui nous écoute avec patience et qui accepte de nous vendre (à un prix vraiment trop bas) « trois ou quatre » crabes vivants. Sa générosité va même jusqu’à nous expliquer, comme si tout était simple et allait aboutir inévitablement à cette conclusion, comment les préparer et les faire cuire. Ça peut sembler anodin, mais un crabe des neiges, ce n’est pas un homard.

On est retourné au bateau et les pêcheurs nous ont donné quatre beaux gros crabes de plusieurs livres chacun. 

En passant, vous savez j’espère qu’un crabe des neiges, ce n’est pas très beau du faciès et c’est « hénaurme »! Les pattes étendues, c’est un animal de facilement deux pieds et demi (60 à 80 cm) de large. Quatre crabes comme ça, c’est tout un repas, même si on ne mange que les pattes !!

On ne « prépare » pas un crabe des neiges vivant comme on prépare une truite. Ce que ça veut dire, c’est qu’il faut le faire trépasser et le « séparer » avant de faire cuire les pattes, mais surtout pas trop tôt. En fait, les crabes des neiges supportent mal de ne pas être en vie, tiens donc. Il faut absolument le faire trépasser immédiatement avant de le mettre dans l’eau bouillante et pas plus tôt tant sa chair se détériore rapidement.

Ça demande de la technique et un peu de détermination. Le fait est que ce n’est pas bien beau l’intérieur d’un crabe des neiges et ça peut avoir l’air un tantinet intimidant, genre, beurk ! D’ailleurs, rien de l’intérieur du corps du crabe des neiges n’est vraiment comestible. Et il faut aussi nettoyer le haut des pattes, la partie rattachée au corps, pour en retirer tout ce qui pourrait passer pour des impuretés.  

Mais en pensant au festin qui nous attendait, on a fait ça comme des grands, même si c’était notre première expérience : on a séparé les pattes et on a mis tout ça dans une grande marmite (qu’on avait acheté spécialement pour l’occasion) remplie d’eau bouillante bien salée (une tasse de gros sel par gallon d’eau… ou encore, un gallon d’eau de mer, tout bonnement). On laisse cuire pendant une quinzaine de minutes, on installe la nappe et les assiettes, on sort le vin blanc du frigo et on déguste.

Aucun crabe au monde n’arrive à la première phalange de ces crabes-là! Juteux, sucrés, remplis de ces saveurs que seuls les fruits de mer les plus frais peuvent offrir. On bavait de bonheur. La face tout en sourire, le cœur tout en joie, la bedaine replète, les doigts et la chemise beurrés de jus de crabe (c’est tellement meilleur que ça sonne…), on a arrosé notre repas d’un délicieux riesling bien froid et on a simplement jouit de notre chance de vivre un moment comme ça. On dit qu’il n’y a pas de chance, que la chance, c’est nous qui la faisons, blablabla… mais dans ce cas-là, ce quai, ce navire, ces crabes vivants, ils sont arrivés bien à point dans une conversation sur le thème de la bouffe, au milieu d’un gros nulle part bleu. Alors donc, salut la chance!

Ahhh, que c’était bon! On en rêve encore.

Il ne faut pas perdre de vue qu’un autre navire nous attend. Il faut s’activer! Comme les crabes nous ont pas mal retardés, nous reviendrons plus tard visiter les sites et villages de cette région savoureuse. Nous avons encore un arrêt important à faire avant de traverser à Terre-Neuve : Louisbourg!

La première vague

LA BULLE ATLANTIQUE

Brie – Aye Pé, j’prends deux semaines de vacances!

Pé – Han, quoi?!?

Brie – On va pouvoir faire du camping autour de la maison et s’occuper de notre terrain pis de notre jardin, ça va être chouette.

Pé – Han, quoi, quoi ?! Deux semaines? Euh… Le jardin??

Bref moment de silence et de réflexion…

Pé – Qu’est-ce que tu dirais si on en profitait pour amener le Mott ailleurs… à Terre-Neuve par exemple, ce serait amusant, non? Un p’tit tour dans les pubs de St. John’s, han? On aura bien le temps de s’occuper de la maison en revenant.

Et c’est comme ça qu’on a décroché le téléphone et sorti l’ordinateur pour vérifier d’abord si on peut se rendre sans trop de restrictions dans cette île de l’Atlantique durant cette époque de pandémie et ensuite, pour réserver le traversier.

Tout s’est réglé avec la précision et la magie d’une horloge dans Harry Potter! On décolle dans six jours. On va passer deux semaines là-bas. En partant le jeudi après-midi après la job de Brie, on couche en chemin quelque part dans le sud du Nouveau-Brunswick et on en profite pour visiter un peu. On arrive au traversier de Nord Sydney en Nouvelle-Écosse le vendredi. Ça nous donne tout plein de temps pour voyager les 700 kilomètres qui nous sépare de là et on sera tout bien organisé pour monter à bord du traversier à destination de Terre-Neuve le vendredi soir.

Ensuite, il faut penser à Lupa, notre belle Alsacienne qui va nous accompagner sur « le Rocher »; avertir les voisins, nos amis et réorganiser tout le motorisé – beaucoup trop plein de gugusses inutiles pour nos besoins durant ce périple sur des routes incommodes. Il faut aussi penser au contenu du frigo et de nos garde-mangers, un détail important puisqu’il faudra fermer le gaz durant la traversée maritime de sept heures entre Sydney et Port aux Basques à Terre-Neuve, ce qui veut dire que le frigo ne fonctionnera pas durant tout ce temps-là en pleine chaleur estivale : on va probablement se tourner vers l’ancienne technologie et apporter nos glacières. On le dira à personne.

Deux semaines, ce n’est pas beaucoup, mais en même temps c’est suffisant pour changer d’air, s’amuser et découvrir.

LES PRÉPARATIFS

Avant de penser plus loin, il faut bien budgéter un voyage comme ça, surtout qu’on part à l’improviste. La tournée sera d’au moins 4 000 kilomètres aller-retour, 5 000 peut-être… ça veut dire environ 1 500$ d’essence ($1,35\l, à cette époque). Le traversier coûte 650$ en incluant une cabine puisque nous ferons la traversée de nuit et que, règlements obligent, nous ne pouvons rester dans le motorisé pendant le trajet. Il y aura aussi des frais moindres pour les campings que nous visiterons immanquablement, la bouffe et les restaurants… et quelques souvenirs pour nos amis. Finalement, il faudra inclure un changement d’huile en revenant.

Puis il faut sortir tout le bagage régulier du Mott et revoir ce qu’on va apporter avec nous. Inutile de se surcharger avec du matériel dont on ne se servira pas comme par exemple, quatre chaises longues. Deux seront bien suffisantes lorsque les campings seront utilisés pour se reposer de la route et dormir. Inutile aussi d’apporter nos bûches chimiques pour faire des feux, une tente (que nous conservons toujours, des fois que…), la litière de Poutine (qui va rester au frais à la maison, la douce), une table pliante. Tous ces éléments sont importants pour du camping bourgeois de plusieurs jours, mais deviennent inutiles, encombrants et lourds pour des arrêts repos ou des nuits en zones plus sauvages le long de routes en hoquet. Même les bûches de bois « naturel » que nous transportons souvent pour faire des feux rapides en camping ne sont certainement pas recommandées à Terre-Neuve en raison de la présence toujours possible de bibittes et de parasites – inoffensifs sur la « terre ferme », mais potentiellement très nuisibles dans une région isolée qui ne les connaît pas.

On conserve nos cannes à pêche, des fois qu’on trouverait une baie pour tirer une ligne à la mer.

On prend la fin de semaine pour réévaluer aussi le contenu des garde-mangers du Mott, mettre des conserves fraîches, de p’tits gâteaux Vachon frais :o), acheter de nouvelles friandises et des lunchs pour la route et emmagasiner suffisamment de bouffe pour deux jours de route (entre la maison et le point d’embarquement vers Terre-Neuve) en pensant que ce qui ne sera pas consommé avant notre arrivée à Sydney, au nord de la Nouvelle-Écosse, devra être jeté avant de monter à bord du traversier (il faudra fermer nos réservoirs de propane avant d’embarquer et donc, éteindre le frigo) ou placé dans une pas mal petite glacière pendant au moins sept heures. Pourquoi ne pas acquérir une plus grosse glacière? Parce qu’il faudra ensuite trimballer cet objet incongru pendant tout le voyage et qu’on aime disposer d’espaces libres pour ranger les trucs qu’on pourrait trouver au cours de nos explorations.

Lupa. Ça aussi ça demande de la préparation. Ce n’est pas sympathique de laisser un chien à lui-même pendant sept ou huit heures dans un endroit clos (on va naturellement faire fonctionner la ventilation du Mott, mais c’est un habitacle qui demeure tout de même fermé et auquel nous n’aurons pas accès pendant toute la traversée). Malheureusement, ce n’est pas vraiment un choix : si nous voulons l’amener avec nous, il n’y a aucun moyen de la faire voyager en notre compagnie pendant la traversée du Golfe, Covid ou pas Covid : les services maritimes interdisent la présence de chiens sur les ponts. C’est comme si on voyageait en avion, finalement. Et quand on y pense, le Mott est sérieusement plus confortable qu’une cage de transport dans l’espace cargo d’un transcontinental ou l’arrière d’une voiture.

(Expérience faite, Lupa réagit très bien au relaxant et ne devrait pas éprouver d’angoisse durant la traversée. Les effets du sédatif passés, elle retrouve immédiatement son entrain, sa curiosité et sa bonne humeur. Tout va bien.)

On prend les dernières heures pour remplir le placard de vêtements toutes occasions et toutes saisons : la température capricieuse de Terre-Neuve est toujours plus fraîche, surtout que nous voyagerons au nord, près du Labrador. Normalement, des shorts devraient suffire en ce temps-ci de l’année, mais pas pour ces régions. De bons jeans, une veste ou deux et surtout les imperméables, une pièce de vêtement obligatoire si on se fie à notre première expérience.

On est prêt et on décolle en après-midi.

Préambule

« Une pandémie (du grec ancien πᾶν / pãn « tous », et δῆμος / dễmos « peuple ») est une épidémie présente sur une large zone géographique internationale. Dans le sens courant, elle touche une partie particulièrement importante de la population mondiale. » (Wikipedia)

C’est dit, on sait de quoi il s’agit.

Mais ce que ça signifie dans la vie de tous les jours, c’est une autre histoire pour laquelle Wikipedia pourrait avoir au moins sept milliards de définitions. Ça dépend vraiment de la bête qui la vit, la P-A-N-D-É-M-I-E.

Tiens, nous par exemple.

D’abord, pour voyager en temps de pandémie, il faut vouloir en saperlipopette, comme disait Hergé!

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com

Voyager en temps de pandémie veut dire faire et refaire ses plans, les ajuster en fonction des changements du moment selon les mesures de prévention vues les unes par les spécialistes (qui voudraient tout fermer, mettre des masques et des costumes stérilisés à tout le monde, isoler les maisons dans des bulles hermétiques) et les autres, par les gouvernements (qui tentent tant bien que mal de conjuguer l’économie, la protection de la vie et de la santé de leur population et la mobilité entre les frontières de leur territoire, qu’il soit provincial ou national).

Tout le monde doit tantôt porter le masque, tantôt s’isoler en rentrant, ou en sortant, ou en allant à la toilette. Les restaurants, les lieux de rassemblement, les bancs publics sont fermés ou barricadés. Tout le monde est persona non grata partout, tout le temps. Les modifications et les mesures sont tellement fréquentes et tellement diverses que dans le fond, il n’y a pas moyen d’aller ailleurs que dans sa cour !

Et il y a, dans cette mouture, ceux et celles qui lancent à qui veut l’entendre que c’est la faute des Chinois, des laboratoires, des Américains, des singes, des chauves-souris ou des moustiques. Les complots sont sous tous les tapis. Au point où même les plus rationnels se demandent sur quel cap orienter leur boussole.

Dans ses premiers mois, la maladie n’a provoqué qu’un léger remous dans l’apathie générale. Tout le monde savait que quelque chose d’assez grave – disait-on – s’approchait de nous, mais c’était encore loin, impalpable. Les mesures de prévention étaient encore assez floues de sorte qu’il était encore possible de louvoyer entre les restrictions pour se déplacer dans les « environs » de la maison. Partout au pays et à travers la planète, on parlait de fermeture de frontières et de quarantaine pour les voyageurs. De maladie obscure, Covid est devenue « la Pandémie »! Avec un grand P.

Plus moyen de sortir nulle part. De pigeons voyageurs, nous sommes devenus perruches, sédentaires reclus, malheureux et sérieusement en mal de sortir de la cage. Trouver un passage entre les mailles des mesures de confinement, de plus en plus serrées des gouvernements de tous les territoires, est devenu un exercice qui frisait la témérité. Mais nous étions déterminés, malgré les murs de béton qui s’étaient élevés aux frontières

Dans notre cas à nous, la première vague de Covid-19 nous a rattrapés alors que nous étions en pleine planification d’un deuxième voyage dans l’Ouest, en prenant le passage du Nord. plus précisément par le nord de l’Ontario et le Manitoba pour ensuite entreprendre une lente et douce remontée vers le nord de la Saskatchewan et de l’Alberta vers Dawson Creek, en Colombie-Britannique et vers la route de l’Alaska, en direction de Whitehorse et de Dawson City au Yukon, notre destination finale! Nous aurions ensuite laissé rouler le Mott vers le sud, direction Vancouver avant de revenir par le tracé familier de la transcanadienne d’Ouest en Est. Un projet de quatorze mille kilomètres remplis de promesses, de paysages ahurissants et de bouffes felliniennes.

C’était notre Plan A, élaboré dans l’incertitude de frontières tantôt ouvertes, tantôt fermées comme des huitres capricieuses. Optimistes de nature, nous nous sommes accrochés à nos cartes routières, nos réservations de camping et nos récits anticipés de découvertes tant gastronomiques que touristiques : le Yukon, la route du Klondike, la frontière de l’Alaska que nous songions même à traverser, pour le plaisir de dire que nous allions pousser aussi loin que nous le pouvions, l’exploration de cette région légendaire.

Bon, il a fallu se réveiller. Le Canada est un grand pays et nous devions compter sur la bonne volonté de huit gouvernements distincts et grippés avec chacun un gros doigt sur la serrure d’une porte qu’en ces temps de pandémie, on ouvrait et on refermait au moindre toussotement. Et on toussait beaucoup, partout, tout le temps.

Compte tenu de la logistique associée à ce périple, nous avons donc cru plus raisonnable de songer à un Plan B.

Dans l’Est, on parlait de la Bulle Atlantique, une zone englobant toutes les provinces atlantiques, excluant le Québec et incluant, bien entendu, Terre-Neuve, zone à l’intérieur de laquelle il était possible de voyager et de vivre une vie à peu près normale. On a donc viré de cap et programmé notre GPS direction Port-aux-Basques.

Un reportage de Nicolas Steinbach (journaliste, ICI Acadie) – 3 juillet 2020

Au printemps de la deuxième année de confinement, alors que tout le monde croyait déjà voir la fin de cette misère malgré les rumeurs de deuxième vague, notre projet était de filer explorer la côte nord du Québec jusqu’à Mingan et Natasquan, une région que nous n’avions pas encore choisi comme destination pour toutes sortes de raisons incluant, encore là, la logistique de voyager dans des zones pas mal déconnectées, sur des routes pas toujours commodes au goût de notre Mott. Qu’à cela ne tienne, planification oblige, nous avons tenté d’organiser une visite ou deux des sites touristiques les plus importants de cette région, dont les fameux barrages de la Manicouagan. Bien voilà : en raison de la Pandémie, le nombre de visiteurs avait été réduit et finalement, il ne restait plus de place, trois mois avant notre départ. Les traversiers aussi faisaient leur difficile de sorte que, de frustrations en serrements de cœur, nous avons délaissé ce plan-là aussi.

Le Plan B version 2.0 consistait à retourner à Terre-Neuve, mais alors que nous entamions nos premières recherches, la Bulle Atlantique s’est dissoute et on ne pouvait plus se rendre là-bas sans une quarantaine à l’aller et probablement au retour.

La poubelle des croquis de nos plans de voyage commence à se remplir de nouveau!

Déterminés à ne pas abandonner et à sortir le Mott de ses boules à mite, nous avons dessiné le tracé de ce qui allait devenir notre Plan C : parcourir la Nouvelle-Écosse le long de tous ses littoraux, de haut en bas et de long en large, en commençant, comme il se doit, par le Cap Breton. Rien de bien exotique, mais même si on croit connaître cette province pour y être allés maintes fois, bien peu de gens ont pu tranquillement se laisser glisser le long des détours de ses côtes souvent sauvages à la recherche de plages ou de baies encore inexplorées. C’est long et grand la Nouvelle-Écosse, sans compter ses milliers de pages d’histoire, éparpillées au fil des régions qui ont marqué l’évolution de la francophonie en Nouvelle-France, en Acadie et dans l’ensemble de l’Amérique du Nord.

Masque à la main et dossier médical dans la poche arrière, c’est ainsi que nous avons abordé cette pandémie, un sourire parfois un peu hésitant aux lèvres, une petite inquiétude – il faut tout de même le dire – dans le cœur, et l’esprit bien ouvert à la découverte.

Commençons donc par le début : Terre-Neuve et la première vague!

PROLOGUE

Il faut tout recommencer…


… d’abord parce qu’il n’y a pas vraiment de début ni de fin à cette histoire.

Et Puis, la cavale des Lenou dure depuis les premiers jours. Les aventures se sont suivies sans trop se ressembler, avec une saveur d’amitié et d’amour. L’élixir qui unit tout.

Des fois, il y a un chat, des fois un chien, des fois un chien et un chat, des fois… que des humains. Parfois, ils ne peuvent même plus voir leur point de départ et parfois, ils sont tout proches à se demander d’où vient la chance qu’ils ont de vivre ce présent que plus personne ne semble apprécier. Tout simplement pour regarder ensemble le temps qui passe.

Ensemble. Le mot clé. L’opposé de seuls. Ensemble comme les couleurs d’une palette; les ailes d’un oiseau.

C’est pour ça qu’il faut raconter. Les voyages dans le temps, l’espace, les récits insensés, les pêches miraculeuses, les toasts brûlées, les bébés qui naissent avec un ADN familier, les phares trop loin, les mains qui se touchent, les repas qui se partagent, le brouillard qui s’effrite sur les flancs de montagne, le sourire qu’on attend.

Dans les limites de l’existence, il y a le maintenant, ce moment qu’on ne pourra peut-être pas raconter entièrement, mais dont on aura retenu quelques bribes, quelques nuances, quelques senteurs. Valent-ils la peine d’être connus? Sans doute, pour ajouter un ton à la mosaïque, parce qu’une vie, tout seul, s’oublie.

Comme le fil des jours, ce sont des récits décousus, sans trop de points communs, parfois intimement liés où l’improvisation et la complicité dansent sur l’air lascif d’une brise d’automne. La somme est le portrait d’un amour, d’une vie, de moments inoubliables et pourtant tellement éphémères qu’il faut de l’encre et des pixels pour les isoler de l’oubli. Ces moments qui semblaient éternels. Ces instants qu’on ne pourraient jamais oublier, qui étaient profondément gravés dans la mémoire et qu’on peine maintenant à tracer. Est-ce que c’était une baleine, un papillon?

Les chapitres ne sont que des récits souvent sans cohérence, comme les nouvelles de fin de soirée.

Attention, caméra, dans cinq, quatre, trois…

https://www.leslibraires.ca/livres/les-lenou-en-cavale-pierre-claveau-9782896276905.html?a=1500

Jours de plaine

Aujourd’hui, nous vous proposons une ode en hommage du pays de Daniel Lavoie, les Prairies, ou dans ses paroles à lui, la Plaine. Accordez-vous ce moment pour savourer les Jours de plaine, comme nous l’avons fait…

Source: Office national du film

La plaine, c’est comme la mer : aussi grande avec ses horizons à perte de vue, avec des vagues dans ses blés qui font des creux et des vallons, aussi immense dans son regard qui englobe la courbure de la terre, aussi intense avec ses vents qui fouettent tout, comme des voiles. On ne peut parcourir ce grand espace sans se sentir petits, petits.

Bricot et moi, on a traversé ces mille cinq cent kilomètres des dizaines de fois, d’est en ouest et d’ouest en est, en auto, en moto, en minivan, en Mott, autant d’embarcations chahutées par le Chinook qui charrie des cumulonimbus aussi immenses que l’imagination. On peut voir venir un orage à des centaines de kilomètres, assez pour se donner le temps d’avoir peur. On peut sentir la pluie laver les champs de luzerne cinquante kilomètres avant d’être mouillé. C’est hallucinant la plaine.

Quand on conduit sur ce long long long ruban d’asphalte qui s’étend à perte de vue sur l’horizon, on a l’impression d’être comme un capitaine au long cours qui ne touche pratiquement plus au gouvernail et qui scrute au loin la côte qui se fait distante. Rien pour retenir le regard sinon les oiseaux, les pizzas sur l’accotement, l’étendue infini tantôt de canola, tantôt de blé ou encore tantôt de luzerne. Chaque culture couvre des kilomètres. Une ferme, comme une île lointaine, apparaît de temps à autre avec ses immenses silos. On imagine la machinerie monstrueuse qu’il faut utiliser pour labourer des espaces aussi titanesques.

Ça en prend des silos pour engranger toutes ces futures boites de céréales et ils ne sont pas tous au loin. Il faut en construire qui attendront les trains et les camions, le long des voies et le long de la route. Des silos aussi grand que le paysage qu’on voit à l’horizon comme autant d’inukshuks annonçant un campement humain.

Les camions, les hénormes motorisés, les milliers de camionettes et les autres véhicules de toutes les marques défilent indolents sur cette grande autoroute comme des somnambules, comme portés par des coussins d’air, filant droit devant, dépassant sans émotions, sans regarder, uniquement l’horizon. Tant de mouches qui s’écrasent sur le devant du Mott en se demandant sans doute d’où vient cette malchance dans cette grande étendue où elles auraient pu voler.

De temps à autre, une chenille immense serpente sur ses rails invisibles dans les blés. Des centaines de wagons, parfois étirés sur plus d’un mille derrière leurs locomotives forment pendant quelques minutes, un mur dans la plaine, une barrière trompienne entre ce qu’on peut voir et l’infini qui continue ensuite.

On a bien le temps de poétiser, le ronron continu du moteur et le suintement du vent contre les parois du Mott jouent aux muses avec nous.

Il y a aussi ces champs surréalistes de marguerites qui apparaissent ici et là sur la ligne d’horizon, semés parfois serrées, parfois isolées les unes des autres, avec leurs corolles échancrées et ces pétales, grandes et fines, ces longs bras aveugles qui tentent de leur mieux de retenir le vent. Elles apparaissent parfois tout près au hasard du courant routier, mystérieuses dans leur immensité et fragilité.

S’il n’y avait qu’elles! Le soleil y trouve aussi son dû avec tous ces miroirs qui tassent les cultures et s’installent en grappe et en rangées pour lever un bouclier tout lumineux vers le ciel. S’il n’y avait pas tous ces fils qui courent partout, ce serait magique.

Tiens, une surprise : un boisé et sa faune. On doit approcher de l’Ontario. Au moins, ici, les arbres ne sont plus menacés par les insectes carnivores (dendroctones) qui ravagent les forêts de l’Ouest. Le jaune orange n’est vraiment pas une belle couleur dans le bois.

Désolés, mais nous devons nous arrêter ici pour aujourd’hui… Poutine a une petite odeur de mutinerie et nous demande où on est rendus…

Des ohhhh! Et des beurks, deuxième partie.

Jasper, ab / strathmore, ab (2 août 2019)

Jasper, Beurk!

J’entends les oh là de la foule qui proteste! « Jasper ? Mais c’est tellement beau, tellement charmant, tellement houlala! De quoi j’me mêle », demande-t-elle. Ben comme touristes, on a droit à nos préférences et Bricot et moi, on a détesté.

Explications.

Jasper, comme région, a tout pour le regard et bien peu pour le cœur. Jolie, mais toutoune. Mignonne même, sous certains aspects, mais vraiment pas éduquée. Pleine de restaurants de toutes les chaînes connues et inconnues remplis de touristes asiatiques. R e m p l i s au raz bord de touristes. Pas entrable. Pas sortable. Elle étouffe sous sa popularité la belle Jasper (ça ferait un beau nom de chien, tiens. Jasper, ici! Jasper, couche! ) et elle n’a pas su légiférer pour organiser cet achalandage. Trop occupée à se regarder dans le miroir de ses lacs. Et les trains…

Jasper est dominée par les trains depuis 1911. Pas seulement les trains, bien entendu : il y a aussi les montagnes majestueuses qui la ceinturent, des rivières et des lacs émeraude, mais tout ça ne fait pratiquement pas de bruit… alors que les trains! Toutes les 5 minutes il y en a un qui prend au moins 20 minutes à passer.

Avec la musique qui sort des restaurants à tue-tête, les autos, les gros VR (mea coule pas), les camions de livraison, les motos qui veulent se faire entendre, les autobus de touristes et les jeunes qui courent partout pour faire un selfie quelque part, y’a pus moyen de les voir et de les « entendre » les montagnes et la nature. Aussi bien rester chez soi, hé. Y’en a des trains par chez nous, mais ils sont discrets. Pis c’est pas à la porte Jasper. Tapis, Jasper!

On a passé la nuit sur le bord de la route, de l’autre côté de la rue en face d’un motel, parce que, ben, tous les campings étaient pleins à craquer et que d’une façon ou d’une autre, il était hors de question de payer une fortune pour empiler notre beau Mott sur d’autres VR sans doute nauséabonds et mal élevés.

On a sacré notre camp sans même acheter de beurre de pinotte (on était à court, sniff).

Heureusement que sur la route vers Edmonton, il y avait un peu de faufaune… et la Bricot, elle a pris des mauzusses de belles photos de deux petits cocos qui flânaient le long de la Yellowhead Highway. Même Poutine voulait voir!

Puis, on est arrivés dans le contrefort des Rocheuses, cet endroit avant les prairies où les montagnes continuent de s’étendre un peu, en s’étirant et en baillant avec encore quelques dénivellations, mais moindres, qui nous amènent tout doucement vers la grande plaine.

On a filé vers Edmonton et Calgary, pour entreprendre la longue traversée vers l’Ontario et les Maritimes. Après une telle immersion dans les Majestueuses, ce sera étrange de revoir l’infini des Prairies. Il me semble qu’il va manquer beaucoup dans le paysage…

Poutine elle, elle s’en fiche bien. Elle fait le voyage derrière son abri, en haut de l’extension, dans le coin le plus reculé du Mott, pour pas trop se faire brasser. La comique.

Note à bénet : on a été tellement déçus de notre visite qu’on a même pas pensé de prendre des photos, c’est tout dire… et ça explique l’achalandage de photos d’archives. Désolés.

Des ohhhh! Et des beurk!

De Golden à jasper (1er aoÛt 2019)

Quitter Golden n’a pas été bien difficile, surtout qu’on s’était fixé Jasper comme destination, ce qui n’est pas un mince trajet ni un mince paysage : le sentier des glaciers, le magnifique glacier Athabasca et une route de première qualité à tout point de vue.

En chemin, nous nous sommes arrêtés à Field, un point à peine visible sur la carte près duquel nous avons passé au moins une trentaine de fois dans nos vies… sans jamais jamais arrêter. On s’était donné comme objectif de faire les touristes, right? C’est ce que nous avons fait et on s’en félicite encore.

Field est une petite communauté de quelques centaines d’habitants tout au plus, qui a été créée en 1883 par le Canadien Pacifique comme camp de travail pour l’extension de ses chemins de fer. Tout ici vibre au son des rails et des locomotives… et ça vibre fort parce que les rails, ils courrent partout et les trains, ils passent s o u v e n t !! Cette communauté micropuscule est connue notamment pour le site fossilifère de Burgess, particulièrement important dans la compréhension de l’explosion cambrienne. Nous aurions bien voulu aller explorer le site en question, situé à flanc de montagne, mais on a eu comme une petite gêne : c’est pas nous les gros marcheurs et les montagnes, on les aime comme paysage.

Nous avons pris moult photos, Poutine a tenté de taquiner la truite dans un étang et nous sommes repartis.

Les montagnes, certains disent que t’en a vue une et que les autres sont toutes pareilles, que ça empêche de voir l’horizon (ça ça vient des amis de Pé qui vivent dans les Prairies…), que ça prend d’la place. On a tous droit à nos points de vue, mais nous, les montagnes on les aime. Il y en a de tous les âges, de toutes les couleurs. Certaines sont vieilles comme les Laurentides ou les Apalaches, d’autres sont adultes comme la chaîne Côtière dans le sud de la Colombie-Britannique, d’autres sont des bébés de quelques millions d’années tout au plus, comme celles qui poussent pratiquement encore en Alaska. Elles sont parfois rousses, grises, brunes, blondes, recouvertes de forêts ou portant des écharpes de neige. À l’occasion, elles se coiffent d’un lourd chapeau de glace qui les enveloppe et qui fond au rythme de la terre.

La route qui va du Lac Louise à Jasper longe une crête de montagnes passablement jeunes. Mais enfin, vas-tu nous dire comment on reconnaît l’âge des montagnes? À leur profil. Plus elles sont vieilles, plus elles sont écrasées. En contrepartie, plus elles sont jeunes, plus elles sont pointues, fines, presque coupantes. Quand elle son jeunette, on a l’impression que si on les bouge un peu, les roches du sommet vont tomber.

La route file a plus de 2000 mètres d’altitude, se faufilant entre des cimes toutes aussi majestueuses les unes que les autres, soulevant à chaque tournant des cris de découverte, des « as-tu vu?! » des « ohhhhh que c’est beau! » et des « mais ça a pas de bon sang comme c’est extraordinaire! ». Dé vrais bébés qui ne sont jamais sortis.

Vous imaginez quand on a enfin aperçu le glacier Athabasca ! Un des six principaux glaciers du champ de glace Columbia, ce glacier de six kilomètres fond à une vitesse de 5 mètres par année. En 150 ans, il a reculé d’un kilomètre et demi. Nous avons gravi la falaise de son propre gravier qui le sépare maintenant de l’endroit où Pé l’avait rencontré pour la première fois, il y a 35 ans, à peu près là où nous avions stationné le Mott, si vous pouvez l’apercevoir, en bas de la vallée. Réchauffement? Quel réchauffement?!

La faune qu’on annonce a tous les kilomètres pratiquement avec des « attention à ci » et « attention à ça », était aussi absente que les boules de noël dans les sapins le long de la route. Des tonnes de siffleux, pis c’est à peu près toutt. Sauf que, sur 1000 kilomètres de wilderness, il fallait bien voir quelque chose éventuellement.

Et comment repérer un des représentants de cette faune sauvage lorsqu’on file sur une route à 110 kilomètres heures? On check les amas de touristes… c’est tellement drôle que c’est presque aussi distrayant que… le beau grizzly qui avait eu la bonne idée de venir déjeuner près de la route. Timide tout de même.

Puis ce fut au tour d’une maman ourse qui voulait montrer ses deux rejetons à la foule en délire. Il y avait au moins une trentaine de véhicules empilés les uns sur les autres sur l’accotement pour assister à ce bien humble spectacle. C’est tout dire sur la qualité de la mise en marché orchestrée par Parcs Canada avec ses écriteaux routiers. Les voyageurs sont programmés et affamés de faune. Ils arrêteraient pour n’importe quoi! On a trouvé ça bien drôle.

Mais on ne vous a pas encore parlé du Lac Louise, vilain que nous sommes.

Voici ce qu’en dit à peu près le Wiki de l’endroit : En 1884, le lac prit le nom de lac Louise, en référence à la princesse Louise, duchesse d’Argyll (1848-1939), quatrième fille de la reine Victoria et l’épouse du gouverneur général, le marquis de Lorne. Le peuple originaire de la région, les Assiniboines, continue cependant de l’appeler le « lac des petits poissons ».

Situé à 67 km de la ville de Banff, et à 190 km de Calgary, la couleur de ses eaux turquoise provient des farines de roche générées par le meulage mécanique du substrat rocheux par des glaciers alentour ( on appelle cette farine dépôt morainique). Sa température ne dépasse jamais quelques degrés au-dessus du point de congélation. Long de 2,4 km et large de 1,2 km, il se déverse dans la rivière Bow… et à partir de là, jusque dans la Baie d’Hudson.

Nous, on ajouterait qu’on a marché 5 kilomètres à partir du stationnement qu’on nous avait imposé, pour aller voir le lac et son château… et ça valait la peine en titi. Pour les marcheurs que nous ne sommes pas, il fallait vouloir pas à peu près!

Jasper? Beurk!
On en parle demain. Poutine arrête pas de miauler pour qu’on ferme la lumière et qu’on aille dormir.

Par monts et par vaux

Revelstoke et golden, cB (31 juillet 2019)

Entre Merritt et Revelstoke, il y a tant de forêt et tant de côtes et de courbes, tant de ahhhh que c’est beau et ohhh kecéssa que finalement, on ne voit pas passer les quelques centaines de kilomètres qui séparent ces deux localités.

Revelstoke est empreint de bons souvenirs pour nous, de l’époque où nous avons aidé les parents francophones du coin à ouvrir leur propre école. Les gens de la place sont sympathiques et les commerces attayants. Le centre-ville est comme sorti d’une boite à surprise avec ses décors un peu théâtraux pour se démarquer des autres points d’arrêt touristique du coin.

Pourtant, difficile de battre l’environnement de cet endroit, situé comme dans un écrin de montagnes et de forêts. Tout ici respire le plein air. Les gens sortent tous directement d’une annonce de Patagonia avec leur allure de marcheurs de grands espaces, leur teint bruni par le soleil et le vent comme des marins et leur allure athlétique. Facile de reconnaître les visiteurs : ils sont blêmes et potelés… et sont beaucoup asiatiques.

Au fil de nos visites des boutiques de sport, nous avons croisé un mignon tout petit restaurant d’origine mi-germanique, mi-hindou qui nous a intrigué et titillé les narines avec ses fragrances de cumin et de garam masala. D’une façon ou d’une autre, c’était ça ou une cuisine beaucoup plus connue… et on se sentait sérieusement en vacances avec notre air flâneur.j

Le Paramjit Kitchen nous a tout de suite plu. Nous avons choisi un mets « fusion » composé d’un délicieux poulet au beurre typiquement indien, qui reposait sur un lit de spatzle purement allemand (une pâte saisie et ensuite légèrement sautée à la poêle), ce qui donnait une assiette aromatique nourrissante et unique dans son indogermanicité, qui s’harmonisait formidablement bien avec le lassi à la mangue que nous avions aussi commandé. Vous connaissez le lassi? C’est un breuvage indien à base de yogourt ou de lait fermenté auquel on ajoute des saveurs diverses, comme, dans notre cas, du jus de mangue fraîche et de l’eau de rose. Les purs et durs ajouteront une touche de garam masala, notre épice favorite.

Bien rempli et surtout bien heureux, nous avons repris la route en direction de Golden, pratiquement le dernier rampart de la Colombie-Britannique. C’est par là qu’on entre dans les Rocheuses et qu’on commence à jouer dans les vraies côtes et les grands paysages. Avis à ceux qui n’aiment pas les montagnes : prenez une autre route!

Rendus à Golden, nous avons décidé de conclure notre voyage pourla journée et en avons profité pour permettre à Poutine de retrouver le temps de quelques minutes son instinct félin…

Après sa petite escapade, Poutine avait besoin d’un remontant…

Contrairement à notre chatte, nous n’avons pas voulu renier nos racines carnivores et à Golden, attention, on est en pays de viande ! Quand on sait ça, on agit en conséquence.

Je sais, nous avions dit que nous voulions manger « à la maison » le plus possible, mais nous voulons également goûter aux saveurs locales, bon. Alors, estomac oblige, nous avons déniché LE restaurant viandarien le plus populaire de la place et nous nous sommes attablés tout sourire.

Puddings yorkshire fourrés au prime rib de bœuf effiloché, côtelettes de bison (oui, oui, du vrai!), une bière brassée localement et un sticky pudding pour dessert. On a un faible hépouvantabbbblllleee pour le sticky pudding, comprenez-vous?! On aime ça comme des malades! En tout cas, on a dévoré tout ça comme si on n’avait pas mangé depuis 6 mois.

Faut aussi dire que le décor de ce restaurant représentait fort bien le milieu, éclectique et nordique, vintage de la ruée vers la découverte, le nouveau monde, les grands explorateurs, les vrais. Ceux qui on crée le fameux col Kicking Horse qui a permis aux premiers trains du Canadien Pacifique de traverser les rocheuses à la fin du XIXe. Ces gens-là ne lésinaient pas avec leur viande!

Vous vous demandez ce que faisait Poutine pendant ce temps ? Elle nous attendait en dormant comme une bonne sur le tableau de bord. Cette chatte !

Pé, ça Merritt qu’on s’y arrête?

Sur la route du retour (30 juillet 2019)

« Alors chu r’parti, sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western, puis Pan-American, mais ché pu où chu renduuuuu… » Marci Robert pour l’introduction. On se concentre maintenant.

Il a donc fallu reprendre la route. Bien sûr, Vancouver n’est pas reposante, mais la quitter provoque quand même un petit pincement. Pas tant quitter la ville que tous ceux et celles que nous aimons dans cette ville. C’est ça qui est difficile. On s’est donc tenu par la main et on a pris une grande respiration en nous disant que nous allions retrouver ceux que nous aimons sur la côte Est. C’est trop grand le Canada.

Une de nos premières résolutions en repartant a été de prendre notre temps, de rentrer par le chemin des calèches et surtout, de sentir toutes les paquerettes le long du chemin.

C’est avec cette détermination que nous sommes arrivés à Merritt, un endroit mille fois visité dans le passé, pour faire le plein entre Vancouver et Banff, pour casser la croûte au restaurant le plus connu de ce tronçon de la transcanadienne, Home près de la « deuxième sortie » de Merritt… mais jamais pour aller plus loin.

Cette fois, nous avons décidé d’arrêter et d’entrer dans le «centre-ville ».

Merritt est située dans le centre sud de la Colombie-Britannique, une région totalement désertique où les serpents à sornettes sont plus nombreux que les habitants et où la végétation se limite à des cactus et des arbrisseaux plus secs les uns que les autres.

La terre est aride et doit être constamment irriguée pour produire.

On y trouve tout de même sept mille habitants (et au moins autant de crotales), qui vivent de l’élevage, de la foresterie et du tourisme. Et que peuvent-ils bien avoir pour attirer ce tourisme dans ce coin un peu perdu, je vous le donne en mille? Le 18 mars 2008, la société Walk of Stars a annoncé que le Temple de la renommée de la musique country canadienne serait relocalisé de Calgary à Merritt! La population toute entière a emboîté le pas et depuis cette date, vit au rythme du western. Il faut bien dire que le changement n’a pas été difficile compte tenu que tout le canton était déjà pas mal western!

Déjà très « ville de l’ouest » avec une architecture datant de la fin du XIXe siècle (la ville a été fondée en 1893) Merritt a mis l’emphase sur ses façades westerns, a érigé des effigies à l’image de chanteurs et vedettes country, et a transformé son mobilier urbain pour épouser les saveurs westerns traditionnelles.

Ça lui donne un certain charme, surtout que cette région désertique reçoit régulièrement la palme de la zone la plus chaude du Canada en été. Il faisait près de 40 lors de notre passage. On avait l’impression d’entendre la musique de Sergio Leone en arrière-plan et de voir la sueur dégoûter des lampadaires.

Même Poutine avait chaud.

En plein milieu du downtown, on a trouvé un délicieux petit restaurant tenu par des membres de la bande Nicola, une des nations autochtones les plus importantes de la région… et on a goûté à des saveurs totalement locales : une banique fourrée de saumon fumé et un smootie aux baies Saskatoon. Un véritable délice. On a aussi commandé un chili qui n’avait jamais vu une boite de conserve de sa vie tellement il était bon et onctueux. Et on a pris une couple de baniques additionnelles pour la route, vous comprendrez bien.

On s’est trouvé un bizarre de terrain de camping provincial en plein bois sauvage et sans aucun service et on a dégusté des côtelettes de porc fumées qu’on avait achetées dans une très jolie petite boucherie de Merritt, et on a fermé la shoppe.

Prochain arrêt important : Revelstoke.

Il faut dire qu’on a flané tout le long du chemin, en arrêtant ici et là, notamment au site historique où on a enfoncé le dernier crampon pour retenir les rails du chemin de fer transcanadien, à Craigellachie, en Colombie-Britannique. Fallait le construire, ce ruban d’acier qui allait symboliser l’infinité canadienne a mari usque ad mare, en 1885, hé.

Revelstoke, donc.

( à suivre demain…) La route a été longue et Poutine s’endort, croyez-le ou non!

Bonne nuit!

À vents couverts nous sommes venus. En coup de vent nous sommes repartis !

Vancouver (24 au 29 juillet 2019)

Nous voici donc enfin à notre destination, celle qu’on rêvait d’atteindre depuis 5 mois : Vancouver ! Vancouver la Belle ! Vancouver la rutilante ! Vancouver, entre ciel et mer, comme on dit ici.

Bof!

En fait, sous tous ses froufrous, Vancouver est une fille pas mal capricieuse, boudeuse et surtout bien impolie. Quand on vit avec, j’imagine qu’on ne s’en rend pas trop compte et que dans le fond, on prend peut-être ses plis. Mais cherchez sa sympathie et un peu de soutien dans ses rues trop étroites et sa circulaton trop dense, avec un motorisé de 25 pieds de long et de 10 pieds de large, elle s’émoustille et montre son mauvais caractère.

Bien entendu que les Porsche, les Masserati et les Mercedes ne céderont pas un pouce de leur asphalte, mais tous les autres, dans leurs BMW, leurs Tesla, leurs Audi, pourraient être un peu aimables non?

Voir que nous sommes des touristes un peu niais de s’être aventurés dans un tel bourbier et qu’on ne demanderait pas mieux que d’en sortir, ou de se stationner quelque part où on ne dérangera personne… Mais non! Niet! Spoulch! Bblllllll! Si tu te tasses pas, on va te tasser. Stationne-toi et on va te coller au pare-choc arrière et au pare-choc avant pour que tu puisses pus jamais sortir de là. Tente d’entrer dans un stationnement public, et tous ces véhicules vont se coller sur toi comme des globules pour te désintégrer et t’extirper.

Vous aurez compris qu’on n’a pas nécessairement aimé notre expérience.

Tout de même, un p’tit bémol.

Vancouver demeure une des plus belles villes du monde et certainement, une des – sinon LA plus belle ville canadienne. Les gens des villes sont ce qu’ils sont, surtout des villes riches comme celles de Vancouver, de Chicago ou de Seattle. L’argent amène l’adoration de l’argent et nulle part ailleurs au Canada davantage qu’à Vancouver. Toronto porte une odeur semblable, mais pas autant. Montréal voudrait bien connaître ce déodorant, mais sa p’tite odeur de rue l’emporte sur les autres. On a droit à ses points de vue, right? Tout ça pour dire que l’argent et les gros chars affectent certainement le comportement de ceux et celles qui les possèdent, comme un virus. Ils sont pas méchants, seulement indifférents aux préoccupations de la moyenne des autruches et baudruches qui déambulent dans leur environnement.

Alors oui, c’est beau. Nous, comme touristes, on a eu l’audace de lui lancer un défi et disons que nous n’avons pas gagné, alors là pas du tout.

Nous avons eu cependant le plaisir de voir nos vieux amis et nos enfants et pour ça, on aurait affronté et surmonté deux ou trois Vancouver empilées les unes par dessus les autres. C’est pour dire. On a aussi droit à nos priorités, hé.

Le généreux Philippe… Mon beau Bou pour les intimes

Notre petite dernière Roxanne… l’artiste de la famille

Cindy-Amélie, l’élégante, et notre gendre Cameron, un passionné de voitures

Maxime, réfléchi et discipliné, avec sa belle Daisy

Christian, notre ami Breton, pauvre p’tit!

Notre ami Andrew, scientifique et Polonais malgré lui

Et Anne et André, que vous avez tous rencontrés récemment

On n’a pas vraiment profité de la bouffe non plus, trop occupés que nous étions à nous chamailler avec le traffic. Les restaurants que nous avons visités valaient cependant le détour, pas nécessairement par l’originalité de leurs menus que par les souvenirs qu’ils ramenaient à nos papilles gustatives.

Le Lotus, un restaurant vietnamien de Richmond, dont les serveuses nous ont reconnus après cinq ans d’absence… témoignage de la fidélité de notre clientèle de l’époque.

Nous avons repris le même phô avec tendons et tripes servis sur des nouilles dans un bouillon brûlant et épicé. C’est vrai que ce n’est pas pour tout le monde, mais c’est un régal impossible à reproduire ailleurs.

Puis nous nous sommes payés un p’tit poulet portugais Nando, pas tellement original non plus parce que c’est une chaîne connue, mais y’en a pas par chez nous et on en avait vraiment envie. Slurp!

La Vancouver moderne, c’est aussi l’Asie de l’Est, le port d’accueil de millions de ressortissants asiatiques, chinois pour la plupart (Chinois de Hong Kong, pour être plus exact), qui sont venus sur la côte Ouest canadienne comme investisseurs, qui ont acheté et qui se sont installés. Il faut dire qu’une grande génération était déjà sur place, venue de la création même de Vancouver et de la construction des chemins de fer, de la construction de Vancouver… en même temps que de nombreux Canadiens-Français d’ailleurs.

Il y a des côtés bien discutables à cette nouvelle immigration, mais il y a aussi un côté formidable : l’arrivée d’une des meilleures cuisines asiatiques au pays (avec Toronto). Les restaurants chinois ne manquent certainement pas, mais les meilleurs sont bien cachés dans des secteurs souvent insolites de la ville et généralement ne paient pas de mine pour les caucasiens que nous sommes. Surtout que nous étions avec notre fille Roxanne qui a le nez particulièrement délicat pour ce genre de nourriture et d’endroit. Quelques raisons de plus pour nous amuser.

Nous en avons donc profité, d’abord jeudi avec le phô et ensuite lundi dans le quartier chinois de Vancouver, où notre ami Philippe nous a amené pour un lunch bien garni : un congee (une « soupe » de riz surbouilli qui ressemble un peu à un porridge) aux œufs de cent ans (un processus de maturation chimique des œufs qui leur donne une couleur verdatre et un goût totalement unique) et au bœuf effiloché; des dumplings aux crevettes et des pot-stickers au porc; un canard laqué; des Gai Lan à la sauce aux huitres (un légume vert qui s’apparente aux épinards); des nouilles au bœuf et des pattes de poulets à la sauce bbq. Hihihi! On rigole en imaginant votre moue. Que c’était bon! Nous aurions passé l’après-midi à commander de nouveaux plats et à manger tout ça, rien que pour le plaisir.

Vancouver est aussi, comme bien d’autres grandes villes du genre, une ville de paradoxes économiques. Les Mercedes 65 AMG côtoient les carosses de Safeway poussés par des sans abris à la recherche de bouteilles vides. Contrairement à nos attentes, ça n’a pas été difficile de trouver un endroit pour garer le Mott pour la nuit : il a suffit de repérer un des nombreux « campements » urbains de vieux motorisés, stationnés ici et là le long des rues de plusieurs quartiers, en plein cœur de la ville, et de s’installer en suspendant nos convictions sociales et notre sens de la sécurité. Au lever du soleil, on pouvait voir des gens qui sortaient avec leur sac à dos pour marcher au travail, ou partir vaquer à leurs activités de survie. Nos amis nous disent que ce nouveau phénomène de nomadisme urbain est une conséquence directe des coûts exhorbitants de l’habitation dans cette ville d’excès dont les citoyens n’ont plus les moyens de se loger convenablement. On préfère acquérir à prix d’aubaine un vieux motorisé qu’on stationnera quelque part et qui deviendra le nouveau pied à terre. C’est encore mieux que la rue et certainement moins cher qu’un appartement.

Vous en doutez? Les statistiques immobilières de février 2019 établissent le prix moyen des habitations en copropriété à Vancouver à 1 019 600$, alors que celui des maisons détachées est de 1 453 400$. Pour louer un appartement d’une chambre à coucher le moindrement décent, vous devrez payer aux environs 1 800$ par mois dans la région métropolitaine de Vancouver, 2 250$ au centre-ville. Et si vous voulez un appartement avec vue sur la baie, commencez à penser aux environs de 2 500$ ou 3 000$.

La Ville semble comprendre tout de même en laissant encore une signalisation permissive, ici et là dans des quartiers où la densité d’habitation le permet, et en fermant les yeux en attendant que les plaintes des croquants (comme dirait Brassens) les forcent à légiférer.

Pour nous, ces villages improvisés de gitans ont eu un effet positif, même si Poutine trouvait qu’on était pas mal téméraires.

C’est confirmé… les poules ont des dents !

Visite à l’île boWEN (26-27 juillet 2019)

— « Bonjour André ! »

— « Anne est sortie nourrir les poules, on a le temps de prendre un p’tit café. Tenez, prenez un peu de mes confitures de citron. Ah, ces chèvres! Vous devriez voir les dégâts qu’elles font! »

André Chollat,, chroniqueur horticulteur célèbre ayant oeuvré à Radio-Canada pendant des années

L’île Bowen est un anachronisme dans la région de Vancouver. Située à environ 3 kilomètres au large de Horseshoe Bay sur le versant nord de Vancouver, cette île de 6 kilomètres de large et de 12 kilomètres de long est suspendue dans le temps avec ses 3500 habitants en hiver et 6000 en été, des gens qui vont de la simplicité la plus modeste à la richesse totalement nauséabonde.

Le seul contact avec le territoire continental est par traversier dont les fréquences et les tarifs sont la source d’un constant débat entre ceux qui préféreraient – quant à faire – qu’on construise un pont et les autres qui refusent farouchement que les maigres ressources de l’île disparaissent sous le poids d’une démographie débridée.

Nos amis Anne et André vivent dans l’île depuis 40 ans, sur une demie douzaine d’acres acquises à l’époque où le territoire commençait à se développer. Français d’origine, notre couple d’amis est tout de même un des plus sympathiques qui soit. On ne peut pas avoir toutes les qualités ;o).

Source: Google Earth

La terre qui avait été défrichée a vite été remodelée entre les mains de ce paysagiste aussi érudit que chevronné. D’une coupe à blanc laide et nue, elle est devenue un véritable Éden avec ses essences d’arbres éclectiques, ses étangs, ses petits sentiers et sa maison, construite à la main avec les moyens et les ressources du bord.

Bowen, c’est aussi le microcosme de la métropole voisine avec ses conflits intra-muraux entre les riches et les citoyens à l’esprit plus écolo, ceux qui sont là depuis longtemps, qui sont venus par amour du lieu, avant que la pression immobilière pousse les nouveaux riches à trouver de nouvelles terres d’investissement. Nos amis font partie du deuxième groupe, plus proche de nos valeurs naturellement (malgré la présence incongrue de notre gros Mott enviroglouton sur le petit sentier menant à leur maison).

Leur quotidien est parsemé d’histoires d’horreur, celles de nouveaux arrivants qui construisent de palaces énergivores de milliers de pieds carrés avec des piscines qu’ils devront obligatoirement remplir en puisant dans une nappe phréatique maigrichonne dont le reste de la collectivité ne pourra profiter… à moins d’aller frapper à leur porte pour remplir leur seau dans leur piscine. On rigole déjà en pensant aux invectives qu’ils recevront!

Et il y a aussi la faune de Bowen qui, à une époque pas encore très lointaine, était contrôlée par une chasse limitée menée par les insulaires. Il n’y a pas vraiment de grands prédateurs dans l’île. On ne pense pas à ces choses-là, mais dans une région où la végétation, la culture maraîchère et la sylviculture jouent un rôle économique important, faut penser aux chevreuils ! Mais comment chasser les chevreuils quand les maisons poussent partout, que les terrains se clôturent et que les gens érigent des Do Not Trespass à tous les coins de rue ? Ben c’est simple : les plus nantis font interdire la chasse dans tout le territoire. Les chevreuils ne peuvent pas traverser leurs zones clôturées, d’une façon ou d’une autre. Han ? Mais ceux qui n’ont pas de clôture ou qui ne peuvent pas en ériger une pour des raisons diverses, que font-ils ? Ben ils se font bouffer leurs carottes, comme dit notre ami. Au point où ce ne sont plus des chevreuils : ce sont désormais des chèvres ! Grandes et voraces !

Qu’à cela ne tienne. Bien protégés et des chèvres et des regards des croquants, nous avons improvisé un délicieux repas en compagnie de notre ami Christian qui avait fait le voyage à partir du Mainland pour être avec nous : des steaks d’agneau marinés aux fines herbes, saisis aux bbq; des pâtés, un aux champignons et l’autre à l’orange; des saucisses de canard, grillées au bbq; une salade verte aux tomates et une baguette, française comme il se doit. Il nous restait aussi de délicieux feuilletés au fromage qu’Anne avait concoctés la veille et que nous avions entamés au lunch. Aie-je parlé du clafoutis qu’Anne avait confectionné pour l’occasion… avec de la crème fouettée. Hon, un péché! On a arrosé tout ça d’un délicieux rosé pétillant (Villa Theresa, d’Italie) et d’un bon rouge de la vallée de l’Okanagan (Diabolica). Ça c’est de l’amitié!

Burp! S’cusez nous.

En passant, on vous a parlé des poules d’André? Il nous dit qu’elles sont carnivores ! En tout cas, il leur donne de la viande et paraît qu’elles en raffolent ! Tout citadin que nous sommes, on n’avait jamais entendu parler de ça… et ça nous a rappelé une ferme d’élevage de poules devant laquelle nous avons passé lors de notre visite de la région agricole du Bas Fraser. Des centaines de poules en liberté qui caquetaient en mangeant tout ce qui leur tombait sous le bec. On s’est dit en rigolant et en sachant maintenant que les poules peuvent être carnivores, qu’il ne ferait pas bien bon de tomber dans leur enclos… Le colonel Sanders à l’envers! Hihihi.

Bon soyons serieux!

On avait installé le Mott sur une butte en haut du chemin et Poutine nous attendait comme une grande. On a passé la nuit là, dans la paix bruyante d’une grande averse estivale que Poutine n’a jamais entendu tellement elle ronflait.

L’art du boondocking

Portage la prairie, mn. – wOLseley, sk (17 juillet 2019)

Y’a des fois, on se stationne en plein milieu de nohouére, dans un truck stop comme ça, sans branchement électrique ou autre, c’est ce qu’on appelle le boondocking. Le Mott est merveilleusement autonome. Notre journée au Musée de l’artillerie royale canadienne nous a donné le goût d’en profiter une fois de plus.

Le musée de l’artillerie est campé sur la base militaire de Shilo. Il s’agit en fait du musée du genre le plus important au Canada, avec ses 65 000 artéfacts, une imposante collection de véhicules et pièces d’artillerie, allant du simple canon à poudre au sophistiqué lance-missile anti-aérien. Visiter un tel musée, empreint de solennité, ne laisse vraiment pas indifférent. C’est comme si l’âme de dizaines de milliers de jeunes soldats morts au front nous imploraient pour que l’humanité tout entière se lie contre le fléau guerrier, remémorant un après l’autre les conflits auxquels les artilleurs canadiens ont pris part depuis la fondation de la milice canadienne en 1855.

Une fois cette visite terminée, nous avons tranquillement repris la route, silencieux pendant une bonne partie du trajet comme pour digérer ce que nous venions de vivre dans ce corridor temporel. Pour deux coeurs sensibles comme les nôtres, il valait mieux refermer paisiblement ce chapitre pour ne pas sombrer dans la tristesse.

C’est comme ça qu’on a abouti à notre pause suivante. Imaginez maintenant les arômes d’un bon poulet au beurre (butter chicken) qui mijote doucement sur notre petite cuisinière, un bon vin rouge sur la table, et Poutine qui dort… Les camions autour disparaissent. Les bruits de la route d’assoupissent. Même les nuages d’orage s’estompent. Toute la fatigue de la route disparaît. 

On a tenté de trouver des richesses gastronomiques locales, mais c’est pas évident. On s’est rendu compte rapidement qu’à moins de consacrer b e a u c o u p de temps à cette quête, on était mieux de puiser dans notre imagination pour nous chatouiller le palais.

Il y a donc trois façons de bien réussir un poulet au beurre oriental dans un Mott : le préparer à partir de rien en suivant une bonne recette (soupir, tentons d’éviter Ricardo), en puisant dans de bonnes épices (beaucoup de garammasala) et en prenant son temps, oubedon en achetant un pot de sauce de butter chicken tout préparé au supermarché local. La troisième méthode que je préfère consiste à faire un peu des deux, et c’est ce qui est le plus amusant dans un petit espace et une micro cuisinette.

Un peu d’oignon finement haché, quelques tranches de piment ou de n’importe quoi qui vous tombe sous la main, beaucoup de harissa! On s’est rendu compte en le cherchant qu’on avait oublié notre pot de garam masala à la maison, sniff. 

Alors, on improvise. Une bonne grosse pincée de cari, deux cuillerées d’harissa en grain, une pincée de cumin, un gros bouquet de coriandre fraîche, sans oublier des hauts de cuisses de poulet. On fait revenir tout ça, on brunit le poulet et finalement, on ajoute la sauce butter chicken – qui en soi n’a pas beaucoup de saveur, mais avec les épices fraîches, miiiiouumm! (on vous détaillera la recette si ça vous tente vraiment). 

Comme ça, parqué en plein milieu d’un grand stationnement de terre, entouré de camions, sur le bord d’une autoroute achalandée, dans la tranquillité de notre petit véhicule (on est vraiment pas gros dans les Prairies), on s’est fait un repas digne des meilleurs restaurants pendant que Poutine regardait dehors.

Pé a pris une bonne douche et on s’est couché pour la nuit. C’est ça l’art du boondocking!

Demain, on entre en Alberta.

Winnipeg

Winnipeg 16 juillet 2019

Partis tôt le matin de West Hawk Lake où nous avions passé la nuit, nous avions prévu arrêter à Winnipeg pour se payer la visite des sites touristiques parmi les plus primés de la Ville où les nuits sont longues, comme s’égosillait Pierre Lalonde à le chanter… Située au confluent des rivières Rouge et Assiniboine, qu’on appelle The Forks (La Fourche), les Cris nommaient la région “Eaux troubles”, win (boueux) nepee (eau).

Plus de 630 000 personnes y habitent, dont 5 p. 100 ont le français comme langue maternelle. La communauté francophone se regroupe principalement autour des quartiers de Saint-Boniface et de Saint-Vital.

En fait, le Manitoba occupe la troisième place au niveau de la francophonie canadienne hors Québec, après l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, avec plus de 51 000 personnes dont la première langue apprise et encore comprise est celle de Corneille…

Parlant de francophonie, traverser Winnipeg sans arrêter saluer le grand Louis ne serait pas sympathique. Surtout que nous avions le temps et que certaines pages de notre histoire nous tiennent beaucoup à cœur.

Le Grand Louis, Louis Riel pour les intimes, est né en 1844 dans la colonie de Rivière Rouge, près de Winnipeg. Chef métis, il dirigea les deux mouvements de résistance contre le gouvernement canadien pour protéger les droits et la culture de son peuple : le premier de 1869-70, appelé Rebellion de la Rivière-Rouge, qui s’est conclu par la fondation du Manitoba, et le deuxième, la Rébellion du Nord-Ouest, à Batoche en Saskatchewan, a mené à la pendaison de Riel en 1885.

C’est ainsi que nous nous sommes présentés à la Maison Louis-Riel, à l’entrée de la ville, une vieille maison bois sur bois blanchie à la chaux, érigée discrètement entre des arbres, une maison dans laquelle le Métis n’a jamais habité, mais dans laquelle son corps a été exposé après son exécution.

On ne peut pas être à cet endroit sans avoir un grand serrement de cœur, pas tant en raison des rappels historiques à l’entrée du site ou des jeunes interprètes en costume d’époque qui trainent nonchalamment autour du terrain, qu’à cause du sentiment profond de pénétrer dans un lieu sacré, comme une grande cathédrale gothique, un lieu qui a traversé le temps pour te parler à l’oreille. Louis Riel n’a peut-être pas imprégné ces murs du son de ses paroles, mais ils n’en portent pas moins le symbole d’un moment important de notre histoire collective en tant que Canadiens.

Tout touristes que nous sommes, nous avons écourté notre visite pour nous rendre à l’édifice de la Monnaie royale canadienne, où nous avions réservé une visite guidée, visite qui a duré un bon 90 minutes. Malheureusement, les photos seront aussi rares que le français de notre interprète pour la bonne raison qu’on craint l’espionnage industriel nous a-t-on fait comprendre en bon franglais. Nous avons tout de même pu soupeser un lingot d’or véritable, et croyez-nous : c’est vraiment lourd. Pour 850 000$, nous l’aurions fait plus léger…

La Monnaie royale canadienne fabrique non seulement les pièces de monnaie canadienne de circulation courante, mais aussi celles de nombreux autres pays du Commonwealth et d’ailleurs.

De là, nous nous sommes dirigés vers le centre-ville de Winnipeg.

Avez-vous déjà essayé de vous garer dans un centre-ville (un vrai) avec un motorisé? Goude loque, car nous en avons été incapables!!! Voici un aperçu de ce que nous avons manqué : le populaire marché à La Fourche et le Musée des droits humains.

Une fois notre vie de touristes improvisés terminée, nous avons repris notre route et sommes arrêtés pour la nuit dans un charmant petit camping privé, Creekside Campground, quelque part à l’Ouest du Manitoba.  

En passant, nous avons expérimenté la météo changeante des Prairies, quand une averse aussi puissante que soudaine nous a surpris pendant que nous finissions notre lessive… malheureusement nos trappes d’aération au plafond du Mott  étaient grandes ouvertes… on vous laisse imaginer la suite!

Après la pluie le beau temps !

Le quotidien en motorisé

Thunder bay / paRc prov. Whiteshell (15 juillet 2019)

Pendant que Pé étire ses derniers ronflements, Bricot poursuit sa planification de la journée, encore étendue dans le lit, en écoutant le chant des oiseaux.

Faut bien dire que ce lit du Mott a tout pour nous tenir dedans : on a pris la peine d’apporter notre douillette préférée – celle de notre lit à la maison – et de s’acheter de oreillers en plume tout à fait excellents.

L’air ambient vient de la bouche d’aération au-dessus du lit et la fenêtre à côté de nous est pratiquement toujours entrouverte (sauf quand il fait 4 ou 5 degrés dehors, comme dans les Rocheuses… on en parlera plus tard).

Une p’tite caresse sur le front ou le nez ou l’épaule, alouette, et Pé se reveille. On placotte trente secondes du déroulement de la journée entre deux moments dont nous ne parlerons pas, et on sort du lit.

Le déjeuner varie selon l’humeur. Y’a des matins où on file poulet et on se casse une couple d’œufs et y’en a d’autres où on se sent plus granola et on se contente de notre pain graineux, mais dans tous les cas, la première action est consacrée à la préparation d’un bon café.

Il y a des inconvénients indéniables à conduire un si gros véhicule d’un bout à l’autre du Canada, mais scie bouère que les avantages sont extraordinaires : se préparer un café comme on aime le matin, bâiller aux corneilles pendant qu’on se fait une p’tite toast sur le feu de la cuisinière au milieu de nulle part, regarder la chatte qui grignote son p’tit repas pendant qu’on fait la vaisselle et qu’on nettoie un peu notre campement avant de partir, c’est de la magie ! Y’a rien comme ça nulle part.

Le nettoyage du matin, c’est quand même pas d’la tarte : il faut passer l’aspirateur partout (c’est ça vivre avec un chat) sinon notre petit espace deviendrait vite invivable. Heureusement, on a prévu le coup et on s’est doté d’un super Dyson portarif qui fait une pas mal belle job.

Puis il faut vider la litière de Poutine qui se trouve juste derrière le siège de la conductrice et qui pourrait sérieusement changer l’air du temps si on la laissait aller. En passant, avez-vous déjà remarqué que les chats font toujours leurs petits besoins dans les mêmes coins de leur litière? Bon, ce sera pour une prochaine fois.

On lave aussi la vaisselle du matin, question de ne pas remplir notre petit lavabo de vaisselle sale qui va cloquincloquanter toute la journée au fil de la symphonie du chemin, hé.

On fait le lit, replace à des endroits protégés tout ce qui pourrait prendre les airs pendant qu’on roule et on fait le tour de nos deux poubelles, là encore pour maintenir les ions olfactifs dans un bon équilibre.

Puis on prend la route après avoir programmé le GPS pour la prochaine destination, généralement choisie en fonction de ses attraits éducatifs ou touristiques. Ce sera les mines d’or, les dinosaures des prairies, un marché de fermiers locaux ou un beau camping, dont nous reparlerons en temps et lieux, notre petit blogue n’étant pas écrit de façon complètement linéaire.

Nous arrêtons souvent aussi, il faut bien dire, pour faire le plein, faire le vide, prendre une photo irrésistible, nous reposer….

L’une des raisons pour laquelle nous avons choisi ce véhicule, c’est que son lit est permanent ce qui nous permet de faire la sieste quand bon nous semble, sans faire de chichi avec le décor intérieur. Après 400 ou 500 kilomètres à naviguer entre les côtes, les camions, les vents latéraux et les mauvaises routes, personne ne pourrait nous critiquer pour un moment de paresse, j’espère. En tout cas, comme on est en vacances, on se le permet.

On prend le lunch généralement quand ça nous tente ou quand on a faim. Un sandwich inventé avec tout ce qu’on a dans le frigo, ou un peu de viandes froides ou quelques crudités font l’affaire et nous sustentent jusqu’en après-midi quand on fouille dans le garde manger cette fois, pour des pinottes ou d’autres noizitudes.

Si on a pu trouver une richesse gastronomique locale, on va se la préparer pour le souper. 

Ce soir, après avoir déplacé le Mott pour éviter de recevoir des branches mortes sur le toit, on s’est fait cuire un gigot d’agneau désossé

dont on n’a rien laissé sinon quelques gouttes de vin. Il était vraiment bon!

Et quand tout est dit et qu’on a fait notre dernier rot, on fait la vaisselle, on prend une petite douche et on va lire un peu dans notre lit avant de vous dire bonne nuit et de fermer notre petite veilleuse.

Les pattes bien dégourdies par sa petite promenade du jour, Poutine dort depuis longtemps déjà.

Ils sont fous ces promoteurs miniers…

Segment opasatika / thunder bay (14 juillet 2019)

Quand on roule dans le nord de l’Ontario, on peuts’attendre à rencontrer à peu près n’importe quoi ! On n’a pas vu beaucoup de faune, sauf un nounours bien gras qui a traversé la route en courant quand il nous a vus, mais les paysages, les forêts, les lacs et les architectures locales valent bien le détour. C’est comme ça qu’au milieu de nohouére on a vu apparaître une structure qui a attiré notre attention sur sa petite butte.

Centre d’interprétation de Geraldton. Avouez que cela attire le regard…

Petite parenthèse, parlant d’attirer l’attention, nous avons déjà mentionné à plusieurs d’entre vous notre crainte que Poutine attire les regards des badauds de la côte Ouest en se plantant directement dans le pare-brise ou dans la fenêtre de la dinette, comme elle sait si bien le faire.

Et ce faisant, elle risquerait de nous mettre dans l’embarras face aux ardents défenseurs qui se liguent contre la cruauté envers les animaux.

Eh bien nous nous inquiétions pour rien ! Poutine nous a montré son petit côté timide et se cache aussitôt qu’elle nous voit nous éloigner du Mott… Et où se cache-t-elle, demandez-vous? Essayez de deviner?

Fermez la parenthèse…

Le Centre d’interprétation de Geraldton parle de la vie de cette région isolée et de ses autochtones…

… de la géologie et de l’histoire de la création et de l’exploitation des mines de la région…

… et des pompiers spécialisés dans la lutte aux feux de forêt.

ll est hébergé dans une architecture assez originale pour attirer l’attention de loin sur la route. Comme on est des touristes pas mal typiques, on arrête là où les gens ont eu suffisemment de talent pour attiter notre attention… et la compétition pour le dollar touristique est forte.

Ce musée a tout pour être fier : de beaux artéfacts, des informations détaillées et des présentoirs intelligents même s’ils ne brillent pas de richesse… pour une bâtisse assise sur une mine d’or. Sans compter que la visite est gratuite…

Bon, c’est le moment éditorial de notre journée! Il nous semble à nous, pauvres voyageurs, que les quelques structures d’accueil et d’information sur le bord de la route qui se tiennent bien, qui sont propres et bien faites, qui ont nécessité quand même un certain investissement et qui sont intéressantes pour les touristes que nous sommes, devraient être protégées un peu, hé? On protège des roches, le Rocher Percé par exemple !

Meuh non! Vous avez lu que le musée se trouvait sur une petite butte? Que la bâtisse est assise sur une mine d’or? C’est vrai. Mais tout autour de cette région est une mine. Il y en a partout, à gauche, à droite, en avant et pas mal en arrière aussi. Alors, c’est pas comme si cette petite butte-là allait changer la richesse de la compagnie qui en est propriétaire,non (et oui, qui a fait construire le musée…) ?

Alors donc, tata les belles photos, les beaux présentoirs éducatifs, le centre d’information touristique. L’an prochain, au grand dam de tous ceux qui étaient avec nous durant la visite, l’édifice va être démoli pour laisser la place à une autre mine! On gages-tu que personne dans le coin va bénéficier d’un nouveau trou dans le sol?

Amen.

Après toutes ces émotions, nous avons poursuivi notre route par-delà le lac Nipigon jusqu’à Thunder Bay.

Rendus à Thunder Bay, nous avons fait quelques emplettes puis nous avons déniché un bel emplacement au terrain de camping municipal de l’endroit, sur le bord une crique bien tranquille, où nous avons décidé de passer la nuit…

Questions de perspectives

Segment LAc rapide / opasatika, ont. (13 juillet 2019)

La leçon du jour : tout est question de mise en marché ! On s’explique…

Première question de perspectives…

Partis aux petites heures pour ne rien manquer du Marché public de Rouyn-Noranda, situé à près de 300 km de notre camp de base de la nuit précédente, pas besoin de vous dire que nos attentes étaient très élevées.

À Val d’Or, en route pour Rouyn-Noranda

Ça faisait longtemps qu’on en rêvait espérant pouvoir garnir le frigo de produits locaux en vue de démarrer notre expérience épicurienne De l’Acadie au pont Cambie en 30 repas. Par chance que nous avions tout de même prévu apporter quelques provisions car notre expérience épicurienne se serait transformée en jeûne total. De la quarantaine de marchants annoncés, seulement une dizaine s’étaient pointé le nez… En fait, il y avait davantage de tables de pique-nique que de marchands.

Nous qui nous attendions à trouver un mignon petit carré de chevreau, on a dû se contenter de laitues bien fraîches, d’un délicieux piment rouge, d’une tomate jaune gigantesque et d’un chèvre local de style bocconcini des Fromages FromAbitibi, baptisé d’un nom très évocateur : Boules d’amour. Il faut le faire tout de même, un fromage de chèvre purement abitien !

En bout de ligne, on se fera tout de même un bon repas avec tout ça : notre salade d’ici, agrémentée d’un délicieux chèvre frais, accompagnera un steak tout aussi juteux que succulent, grillé à point, qu’on avait pris soin d’apporter juste au cas où.   

En sortant de Rouyn-Noranda, nous avons pris une route secondaire pour traverser en Ontario, qui nous a menés à Matheson, petite ville située à l’est de Timmins ravagée en 1916 par un violent feu de forêt, le plus meurtrier à ce jour au Canada, qui avait fait plus de 200 victimes, de Matheson à Cochrane. Nous nous sommes arrêtés à une sympathique petite halte routière, sur la rive de la rivière Black pour manger un délicieux sandwich au proscuitto garni de la tomate et de la laitue que nous nous étions procuré au marché de Rouyn-Noranda…

Deuxième question de perspectives…

Petit train va loin comme le dit si bien le proverbe… imaginez alors un petit motorisé fringant

On en a parcourus des kilomètres, on en a longés des lacs, on en a traversées des rivières… puis on est arrivés à Moonbeam !

Moonbeam ? C’est un petit village du nord de l’Ontario, à majorité francophone, situé à une vingtaine de kilomètres à l’est de Kapuskasing. Selon les informations recueillies, il tirerait son nom des rayons de lune qui perçaient le ciel lorsque les voyageurs arrivaient en ville par le train. La légende veut plutôt que plusieurs habitants de la région y aperçoivent fréquemment des êtres venus d’une autre planète… En tout cas, nous en avons croisé lors de notre passage; on ne sait plus trop de quel type on pourrait qualifier notre rencontre, mais elle n’était vraiment pas du troisième…

Ces visiteurs venus d’ailleurs nous auraient-il empoisonnés avec du Moonbeam (jamais on aurait pensé que Moonbeam était aussi une variété de cannabis très puissante en THC. On serait portés à le croire à en juger comment on percevait Poutine après notre visite…

Troisième question de perspectives…

C’est dur à croire, mais nous sommes convaincus d’avoir découvert où Joe Dassin se trouvait lorsqu’il a composé Le moustique en 1973. En effet, pas moyen de se mettre le bout des orteils à l’extérieur à Opasatika où nous nous sommes arrêtés pour la nuit. Ça nous apprendra à installer notre campement en plein bois…

Quant à Poutine, ça faisait déjà longtemps qu’elle se laissait bercer dans les bras de Morphée.

C’est le Cabonga !

Segment trois-rivières / lac rapide (12 juillet 2019)

Après un sommeil réparateur et un délicieux petit déje préparé avec amour par notre belle-soeur Claire, nous avons dit au revoir à nos hôtes et sommes arrêtés à la Boucherie Nobert pour se dénicher un bon petit plat en prévision de notre souper. Notre choix s’est arrêté sur un beau magret de canard bien dodu.

Bien contents de notre belle trouvaille, nous avons repris la route. Tiens, je viens de réaliser que route partage 4 lettres avec routine ! Pourtant, j’pense pas qu’on doive parler de routine ici. On roule, on s’arrête pour faire dodo, manger, regarder le décor, flatter Poutine, faire pipi, changer de conducteur et passer nos commentaires sur les maisons, les villages et les gens que nous croisons.

Il y a une forme de répétition quand on y pense c’est vrai, mais le côté platte de ce qu’une routine pourrait être n’est vraiment pas au rendez-vous.

Tout ce que l’on vit, tout ce que qui nous arrive devient matière à souvenirs. Croyez-nous, on ne s’ennuie pas. Chaque halte qu’on se permet nous fait faire des découvertes. Par exemple, quelque part dans les Hautes Laurentides où nous avons dégourdi nos pattes, nous avons plongé dans nos racines ancestrales de chasseurs-cueilleurs après avoir repéré une belle talle de petites fraises dans un sous-bois…

C’est d’ailleurs à peu près au même endroit et peu après que nous avons résolu le mystère de la transmission du Mott qui s’emballe, dans une côte qui ressemblait étrangement à celle-ci…

Ça nous avait déjà pris une couple de centaines de kilomètres à deux quotients intellectuels en vacances (pris séparément, ils se font quelque peu discrets, mais à deux, faut dire que leur moyenne est pas mal bonne) pour découvrir par déduction que c’était sans aucun doute une affaire d’électronique et qu’il fallait pas paniquer et prendre des décisions intempestives. C’est 500 kilomètres plus loin qu’on a eu la confirmation, en descendant une autre côte : un message aussi bref que court est apparu sur le tableau de bord pour dire que « le système d’assistance au freinage dans les pentes est engagé ». Ouate?! C’est koissa?

Il semble que notre gentille machine « sente » quand on risque d’avoir un problème en freinant dans une côte et qu’elle demande au moteur et à la transmission de rétrograder progressivement pour nous aider. Maintenant qu’on le sait, on l’entend et on ne « pompe »  plus les freins comme tout le monde faisait quand on était petits, pour ne pas enclencher la version agressive du système d’assistance, comme Pé a fait à Québec. Un gars et une fille prennent des notes.  “Si tu pompes les brakes, l’ordi pense que t’as d’la misère et il va freiner pour toi. Pompe pas!”. C’est rendu notre devise…

Fourbus par tous les kilomètres parcourus, nous avons installé nos pénates pour la nuit au lac Rapide dans la réserve faunique La Vérendrye. En réservant notre site, nous avons demandé bien candidement à la dame si on pouvait pêcher, elle nous a répondu hébétée : “Bien sûr voyons, c’est le Cabonga!”

Comme nous n’avions pas d’embarcation, nous nous sommes contentés d’une marche jusqu’au quai pour admirer la beauté du plan d’eau, après bien sûr nous avoir concocté un succulent repas de circonstance…

Pendant ce temps, Poutine se la coulait douce…

Partons la route est belle…

SEGMENT BERESFORD / TROIS-RIVIÈRES (11 JUILLET 2019)

Dernière petite inspection et asticotage de circonstance juste avant de partir, et allez hop on est partis!

Après une petite halte au bureau de Brie à Campbellton, travail oblige (il faut bien gagner sa pitence si l’on veut voyager), nous voilà prêts à prendre la route pour de bon !

Nous traversons les Appalaches, le Témiscouata et l’Est du Québec sans embûches, même si le poulet du restaurant Normandin de St-Jean-Port-Joli ressemblait davantage à du poulet bouillie qu’à un bon poulet rôti… et froid en plus. Lors de cette pause ravitaillement, on était loin de nous douter de ce qui nous attendait une fois traversés le pont Pierre-Laporte…

Ne vous méprenez pas… notre véhicule fonctionne comme un charme, c’est juste que nous continuons d’apprendre à le connaître. Il a de la personnalité ce Mott Beauchemin… Il nous brasse ou nous berce selon les aléas de la route, mais il ronronne comme Poutine et enfile les kilomètres sans trop gémir… tant qu’on l’abreuve bien. Il faut remplir son auge tous les 600 ou 700 kilomètres, mais comme c’était bien planifié, on considère l’échange comme gagnant-gagnant. Le confort que nous apporte ce véhicule est sans égal jusqu’à présent.

C’est certain que les routes en général, dans le nord du Quebec en particulier, l’ont mis à rude épreuve. Il a même fallu faire de petites réparations à l’intérieur, car l’attache de retenue de plastique d’un de nos tiroirs de la dinette n’a pas résistée, tandis que nos tiroirs de rangement n’en étaient même pas équipés. Qu’à cela ne tienne, on est allés faire un tour à notre magasin préféré, le Canadien fatigué, nous avons sorti nos outils, nous avons usé d’ingéniosité et ta-dam, il n’y a plus de tiroirs qui ouvrent d’intempestive façon!

Refermons la parenthèse et revenons à notre histoire… En traversant Québec donc, en route pour Trois-Rivières où nous avons visité le frérot Gabriel et sa douce moitié Claire, nous avons fait connaissance avec un des systèmes électroniques du Mott que nous n’avions pas encore découvert.  “Caca fais-là toi! J’aurais aimé entendre parler de toi avant…”

Plus précisément, en descendant l’une des côtes d’un des nombreux échangeurs pour sortir de Québec, en pleine heure de pointe, l’ordinateur de bord et la transmission se sont pris de connivence pour rétrograder le véhicule et faire passer la révolution du moteur à près de 4 000 tours/ minute, alors que sa vitesse normale de rotation est aux environs de 1500 rpm. Imaginez la décélération soudaine, le hurlement de ce moteur V8 de 6 litres et la surprise-panique des deux passagers. Après avoir remis son cœur dans sa chemise, Pé jette la transmission au neutre dans le plus gros du tournant de la bretelle et on se place sur l’accotement en profitant d’un moment quasi miraculeux sans personne autour de nous. Le moteur se calme et on enfile entre les voitures pour reprendre la courbe et sortir de l’échangeur. Cinq, dix secondes tout au plus se sont écoulées dans tout ce vacarme. De looonnngues secondes...

Une fois les émotions passées, on s’est mis tous les deux à ruminer en silence… notre voyage risque-t-il d’être à l’eau ? (Avec les orages qu’il y avait autour on ne pouvait qu’envisager le pire.)

L’un pense : “On pourra jamais continuer avec une transmission qui fait des crises de folie pareile”. L’autre angoisse : “Va falloir trouver un garage, pis ça presse”. Les deux persistent et signent : “Ça va être l’enfer!”

 Pourtant, tout semble bien aller. Aucune lumière suspecte sur le tableau de bord. Tout semble normal. Le moteur tourne bien et les vitesses passent d’une à l’autre sans aucune défaillance. Ouate de phoque!?! Qu’est-ce qui s’est passé?! On le découvrira que le lendemain… on vous laisse donc sur votre appétit jusqu’au prochain article. En attendant, on va se coucher après avoir dit bonne nuit à Gabriel et Claire, sans électricité les pauvres à cause de ces fichus orages, qui semblent aussi avoir laissé des traces sur le plancher du Mott.

En tout cas Poutine, elle, semble encore une fois n’avoir rien vu de cela…

Départ annoncé

Je sais, pour la majorité des gens normaux, un p’tit voyage ne devrait pas changer la nature de l’univers, mais dans notre cas – on va mettre ça sur le dos des atomes et des gênes les moins gênés – on touche pus par terre.

On a fait cette traversée canadienne au moins une vingtaine de fois chacun, c’est donc pas pour le millage. On a déjà vu et revu ces paysages-là au moins autant de fois, sauf celles où on allait vraiment trop vite pour voir quoique ce soit. On a goûté à tous les mets d’à peu près tous les restaurants Husky qui soit entre Calgary et Thunder Bay! C’est donc pas pour la « gastronomie ». Il faut que ce soit pour autre chose.

Mais là, là là, on est en phase spatiale. On a chaviré de notre quotidien et on est sur Spoutnik, en route vers un inconnu dont on a vu tous les traits, mais avec qui on n’a jamais vraiment jasé. À qui on n’a jamais vraiment serré la main. Ces paysages, ces chemins, ces routes, ces gens, ces prairies, ces lacs, ces vents qui viennent de tellement loin dans les champs qu’on a l’impression d’être sur la mer, ces couleurs et ces villes, on va les regarder et on va les aimer. En tout cas, c’est pour ça qu’on part.

On s’est organisé tout plein, on a rempli le frigo du Mott pour être certain de ne manquer de rien. On a empilé les chaussettes, les bobettes, les p’tites chemises à fleur, les imperméables et les shorts pour que rien ne nous dérange, et on décolle. Demain. Dans une douzaine d’heures.

On s’en reparle. J’m’a écrire quand Bricot va conduire et Bricot va prendre plein de photos en espérant qu’elles vous emmènent avec nous dans cette extraordinaire odyssée.

On vous embrasse.

Poutine a rien vu de ça

22 juin 2019

NDLR Ne vous inquiétez pas… Bien qu’invisible, Brie nous a accompagnés tout au long de notre randonnée dans le temps… occupée fidèlement qu’elle était à graver nos souvenirs dans les pixels de la photographie numérique).

On a commencé à marcher en 1770. Quand on a enfin décidé de retourner dans le motorisé, plus de 8000 pas plus tard… on était rendus en 1949. 
J’étais mort! (C’est Pé qui parle…)

Visiter le Village Acadien de Caraquet, ce n’est pas tout à fait Compostelle, mais ça demande d’aussi bonnes jambes.  D’après moi (toujours selon Pé) en tout cas. Vous comprenez bien qu’on n’avait pas amené Poutine!

La carte du Village.

Le Village Acadien est unique pour une tonne de bonnes raisons. Comme on n’y était pas allés depuis l’an passé, on a décidé de profiter de la visite de nos cousins Pierre de Lise de Québec pour leur faire essayer le VR et profiter du soleil dans la Péninsule acadienne.

Les origines du village dans la région de Caraquet remontent à 1965. Dans un élan de revitalisation économique et socioculturelle, la Chambre de commerce de Caraquet avait lancé l’idée (déjà bien populaire dans les cercles acadiens de l’époque) de créer un village historique acadien qui présenterait des maisons telles que celles de Port-Royal et de Grand-Pré au 18e siècle.

En 1972, on consacre trois cent mille dollars pour entreprendre les travaux et on embauche un conservateur dont les tâches seront entièrement consacrées à la reconstitution historique de l’architecture et de l’ameublement du village. Pas délicat comme job!

Des milliers de personnes visitent ce village tous les ans et il faut dire que c’est une aventure totalement unique, avec une quarantaine de bâtiments, huit mille pièces de collection et surtout, une centaine de gens de la place transformés en acteurs-interprètes, hôtes et conteurs de l’histoire acadienne, dans leurs habits de l’époque, avec les accents, les odeurs et les décors qui vous font passer de l’asphalte à la terre battue en moins de temps qu’il n’en faut pour traire une vache.

Parce qu’il faut dire que la vie du village se déroule comme au dix-huitième siècle, avec les cultures, la ferme et la cuisine de l’époque. 

On cultive même le lin pour confectionner des vêtements. Faut le faire.

Dans chacune de ces maisons construites bois sur bois, ça sent tellement bon la chaudrée, le chaume, le fricot, le bouilli et le feu de cheminée qu’on a envie de s’asseoir et d’écouter passer le temps.

C’est comme ça qu’on s’est fait raconter par le menuisier de la maison Cormier que les barils du tonnelier d’à côté – la Maison Thomas – n’étaient pas imperméables, ce que le forgeron de la forge Léger nous a confirmé.

Paraît qu’c’est à cause qu’on a perdu un peu des méthodes d’antan, malgré toute la bonne volonté du monde. On pouvait faire n’importe quoi avec rien dans le temps alors que maintenant, comme on dit dans le village, on ne fait plus rien avec tout ce qu’on a!

On a aussi beaucoup écouté la petite dame de la ferme Babineau qui occupe ces murs depuis plus de 20 ans, tous les étés, et qui pourrait vous raconter le craquement de toutes les planches de la maison comme si elle les avait fait chanter elle-même.

Dans une autre maison, j’ai oublié laquelle tellement on était affamés (Brie vient de me chuchoter à l’oreille que c’était à la maison Blackhall), on a même eu droit, grâce à la générosité de l’hôtesse, au reste du potage du midi et à quelques pettes de sœur.

Han?! Vous ne connaissez pas les pettes de sœur acadiens? Pas les pettes de n’importe comment. Ceux qui sont faits selon la tradition de l’époque, cuits sur la braise dans l’âtre de la cheminée au milieu de la cuisine, avec des cendres sur le couvercle de la marmite, pour bien colorer. Ça dégoutte de sucre brun importé (ça ne se donnait pas en 1820 en Acadie) et ça en met plein les narines tellement ça sent la douceur. 
Encore tout embrumés de ce délice, nous nous sommes rendus, les pieds presque reposés, jusqu’au vingtième siècle, plus précisément devant l’hôtel Château Albert 

Passage du 19e au 20e siècle

Le cousin Pierre et moi on a naturellement fait toutes les farces qu’il fallait faire sur les soirées que les murs des chambres de cette vénérable maison ont probablement connues… et ensuite, rendons à César…, on s’est concentré sur les décors de 1907, tellement bien reconstitués que ça donnait le goût d’y passer la nuit.

Sans vouloir faire de la promotion touristique – il est un peu tard pour ça, me direz-vous – on peut se payer une nuit début vingtième pour une petite centaine de dollars. Déjeuner inclus.

Bon.


On pourrait continuer encore un bout de temps comme ça, mais je vous entends : ce blogue-là ne devait-il pas raconter les aventures transcanadiennes de Pierre et Brigitte en motorisé? Oui, sauf que, faut bien se reposer de temps en temps. Et quand nos aventures nous amènent à découvrir des endroits amusants, faut bien vous raconter, non?

Surtout qu’on s’est fait un beau piquenique dans le parking du village, en tirant une table à l’ombre du VR et en puisant dans les réserves de notre frigo : petits pains fourrés au homard – des guédilles – et bière bien froide. On s’est reposé encore un peu et on est reparti pour la maison.

En tout cas, il reste deux semaines et quelques jours avant le grand départ. On va faire le changement d’huile du Mott (on a pu remonter sa généalogie… il s’appelle Mott Beauchemin) cette semaine et on fait les dernières vérifications de matériel et d’équipement. Sentez-vous qu’on a hâte? En titi.

À la pêche aux coques coques coques

31 mai-2 juin
Pas nécessaire d’avoir étudié la recette bien longtemps… l’idéal pour bien réussir un bon plat de coques… c’est d’aller les chercher sur la plage où elles vivent!😉😉😉

Dans notre cas, c’était facile. Comme on a déjà décidé de faire le tour du Canada et qu’on est en phase d’expérience préparatoire, on a décidé de faire le plein du motorisé (le « Mott » pour les intimes) et de filer vers le grand parc national Kouchibouguac, à une couple de centaines de kilomètres de la maison.

Notre motorisé, alias Mott Beauchemin

Comme bien d’autres désignations toponymiques du Canada, le parc et la rivière Kouchibouguac qui le traverse, tirent leur nom d’une langue autochtone, celle des Micmacs : Pijeboogwek, qui signifie « rivière aux longues marées »; les Acadiens lui donnaient le nom de Pegibouguoi ou de Kagibougouette. 


Bien des controverses ont accompagné la création de ce parc dans les années 70, controverses qui durent encore d’ailleurs : plus de 200 maisons déplacées, les résidents de huit communautés déracinées, plus de mille personnes touchées par des expropriations, la dernière du genre pour la réalisation d’un parc national, ça ne s’oublie pas facilement. 

Aujourd’hui, le parc atteint cependant des niveaux de popularité inégalés avec plus de 200 000 visiteurs annuellement.

Ce qui caractérise ce parc national, en ce qui nous concerne, ce sont ses espaces de camping, sauvages ou autrement : nous, on est loin de la tente il faut le dire, mais on aime beaucoup la nature sauvage, de sorte que nous avons choisi un terrain sans service, tout près de la plage et entouré d’arbres, avec leurs écureuils et leurs oiseaux, au grand plaisir de Poutine!

Miss Pouts

Parlons des coques, un mollusque typiquement local et un délice apprêté depuis toujours et de toutes sortes de façons par les communautés de presque partout dans les provinces maritimes. 

 
Comme nous étions sur le bord de la plage et que nous avions eu la présence d’esprit d’apporter nos pelles et nos truelles, une chaudière et un bon vin blanc, nous nous sommes lancés éventuellement – après avoir installé les hamacs et vérifié leur confort, disons-le honnêtement – à la recherche des trous d’aération qui trahissent la présence des coques dans le sable. 

 Un bon coup de pelle, et voilà! Euh, pas tout à fait cependant. Nous avons appris qu’il faut être relativement délicat avec ces petites bêtes-là, qui ont une coquille passablement plus fragile qu’on pourrait le croire. Donc, après en avoir écrasé quelques-unes, que nous avons retournées à la mer au bénéfice des autres créatures marines, nous les avons dessablées.
 La chose pourrait sembler banale et évidente pour tout le monde qui s’apprêterait à avaler une créature qui vit dans le sable, mais ce n’est pas si facile que ça. Il a fallu quatre bons rinçages à l’eau de mer pour en venir à bout. Normalement, ça devrait prendre 24 heures, mais bon, on a fait ça en deux heures.  

On s’installe dehors, sur la table de pique-nique, et on commence la préparation.
La recette? Il faut d’abord faire chauffer sa poêle avec un bon fond de beurre, d’oignons ou d’échalotes, de persil ou de ciboulette si vous en avez, et de vin blanc.  
On porte tout ça a ébullition et on respire! Quel arôme, mélangé subtilement avec l’air salé de la mer toute proche et les fragrances de la forêt de pins, de cèdres et d’épinettes qui nous entourent. Quand le fond atteint une douce ébullition, on dépose les coques dessablées, on ferme le couvercle et on attend… un bon 4 ou 5 minutes, le temps que les coquilles commencent à ouvrir et que les coques libèrent leur saveur.


Il faut ensuite brasser doucement pour que les mollusques se recouvrent du fond de cuisson et on referme le couvercle pour un autre 2 ou 3 minutes, le temps de verser le vin frais dans les coupes – de plastique, pour qu’elles fassent le voyage – et de placer les assiettes. 

Honnêtement, il n’y a pas grand’chose de meilleur. Brie et moi on s’est regardé, on a jeté un coup d’œil à Poutine qui ne s’occupait absolument pas de nous’autres, et on s’est dit que la vie était vraiment merveilleuse!
Notre prochaine destination? Le parc national de la plage Cavendish! Je vous laisse explorer le site sur Google Map et on se rejoint là-bas!

La première fois

24-26 mai 2019

C’est quand on a entendu le colibri que ça s’est passé. On a regardé autour et on a su qu’on était au paradis. Ça fait depuis le mois de mars qu’on se prépare. Non. Depuis 7 ans! On en rêvait. On faisait des plans. On savait sur quelle tablette on allait mettre le ketchup, dans quelle armoire on allait ranger les chips et comment Poutine allait voyager. Ah, cette Poutine!! 

On avait pensé traverser le Canada en auto. Une idée comme ça. Nos ancêtres devaient être bohémiens. Mais on s’est dit qu’on ne pourrait pas laisser Poutine pendant un mois toute seule à la maison. Pas pour elle. Pour nous! On se serait trop ennuyé. Alors on a conclu qu’il nous fallait un plus gros véhicule…

Le roi du Mott

Avec un surplomb quelconque pour que Poutine puisse trôner pendant le voyage. De là au colibri, il n’y a plus qu’un coup d’aile.

On a fait des recherches, trouvé le véhicule, construit nos rêves.  Brie a mis sa guitare dans son sac de voyage et on a jeté les hamacs dans un des coffres du Mott (on aime ça donner des petits nom à nos trucs importants). Mais on n’entreprend pas une traversée canadienne de milliers et de milliers de kilomètres dans un gros véhicule complexe sans se pratiquer un peu dans la cour. Ce qu’on a fait, bien entendu, au grand étonnement des voisins, curieux de nous voir sortir du VR en pyjamas le matin, pour rentrer à la maison avant d’aller au travail… en plein mois de mars, à 15 sous zéro. C’est nous.

En tout cas, quand on a finalement décollé pour notre premier vrai camping, on savait où trouver les chips!

On s’est trouvé un super mignon terrain de camping au parc Sugar Loaf, on a mis la nappe sur la table de pique-nique et on a accroché les hamacs, sous les arbres, les sapins, les cèdres, leurs odeurs et leurs bruissements.

On a convaincu Poutine que toutes ces feuilles mortes ne posaient pas de danger. On a tiré la corde à linge et au bout, on a accroché un abreuvoir pour les oiseaux-mouches. Eh oui. On avait pensé à ça aussi.

Brie a sorti sa guitare et je me suis étendu près d’elle. Au son des notes fines, du vent doux dans les branches, des petites pattes de Poutine qui froissaient le sol et du battement frénétique des ailes du colibri.

C’est comme cela que s’est passée notre première fois, mais il y en aura des dizaines voire des centaines d’autres, où nous continuerons de jouer aux épicuriens en cavale.

Nous vous disons à très bientôt (notre traversée pan-canadienne débutera le 11 juillet…