Fais pas le pingouin
En tout cas, les histoires de pêche ne manquent pas dans notre coin de pays et particulièrement sur le bout du quai de Petit-Rocher. Et plus elles sont cocasses, plus on s’en rappelle.
Encore hier, quelqu’un nous racontait avoir pris un homard alors qu’il pêchait le bar rayé. Prendre un homard d’une livre au lieu d’un poisson, c’est quand même amusant, mais pas si extraordinaire quand on sait que l’hameçon pour le bar est de bonne taille et solide. En plus, un bon pêcheur va normalement laisser trainer sa ligne vers le fond de temps à autre, question de la faire remonter dans le corridor d’eau en espérant rencontrer un bar en chemin. Le court passage vers le fond aura suffi à l’hameçon pour attraper un homard sans doute trop curieux, qui était sorti de sa cachette à la recherche d’un repas. Surprise!
Il en est arrivé une autre amusante à Pé il n’y a pas longtemps. Laissons le la raconter.
J’avais décidé d’aller mouiller ma ligne au bout du quai pour faire tourner mon moulinet endolori par la rouille. Ces aventures en eau salées ont souvent raison d’un équipement pas suffisamment entretenu. Le sel s’accumule dans les engrenages du moulinet et en un rien de temps, si le rinçage n’est pas adéquat, la rouille s’installe et ça ne fonctionne plus.

Démontage, bain d’huile, tourne, tourne, tourne, et éventuellement, ça repart. Mais « quel mess ! » comme on dit par ici.

J’avais donc fait tout ce travail de nettoyage et tout baignait dans l’huile. Il restait à mouiller ma ligne pour tester le moulinet, ce que je fis ce jour-là en me disant qu’un bon maquereau ferait un excellent souper. Deux, encore mieux.

J’ai donc grayé la ligne avec des leurres multiples à maquereaux, une série de cinq leurres alignés les uns par-dessus les autres, composés de petits hameçons qui sont accompagnés eux aussi de minuscules fanions colorés, ce qui leur confère un air particulièrement appétissant sous l’eau, j’en suis convaincu, comme une série d’enseignes perpendiculaires qui gigotent au vent du courant pour annoncer quelque chose d’unique et de bien bon.
Les maquereaux qui passent par là sont immanquablement attirés par ce présentoir. Il arrive souvent même que les cinq hameçons soient sollicités en même temps par le banc qui passe autour. Pas brillants les pauvres maquereaux.
La brise était forte au bout du quai de sorte que j’étais tout fin seul. Le quai et la baie à moi tout seul. Elle est bien jolie cette petite baie quand la mer est secouée par les vagues. Ça sent bon le varech et l’iode, le bois des montants du quai, un mélange de bois mouillé, d’algues séchées et de mazout qui a quelque chose de familier et de réconfortant.
Lancer sa ligne au vent demande toutefois un peu d’adresse et fait passer la précision au second rang. Difficile, en effet, de lancer loin dans une zone précise quand le vent emporte le bout de la ligne à son gré. On lance quand même et on souhaite pour le mieux.
Seul sur son bout de quai, une ligne légère entre les mains, les cheveux ébouriffés, on se sent comme un capitaine debout sur la proue de son navire, le nez dans le vent pour voir venir la houle. On se surprend à devenir un travailleur de la mer, un poète même… On compte machinalement les vagues comme des alexandrins en se disant que le banc de maquereau sera peut-être dans le prochain vers. Et on relance la ligne et sa série d’hameçons.
Holà, ça mord!
Le premier choc sur la ligne qui trahit la présence du poisson provoque instinctivement une réaction inverse de la part du pêcheur qui donne un solide coup sur la ligne pour bien accrocher sa prise. C’est à ce moment qu’on peut commencer à évaluer le poids de la prise et l’effort qu’il faudra déployer pour la ramener sur le quai. Pas suffisant de la ramener en bas du quai… il faudra aussi la remonter vingt pieds plus haut, ce qui, selon le poids et la grosseur de la capture, peut représenter le plus gros du travail.

Non seulement ça mord, mais ça tire! La canne vient de se plier en deux, comme si je venais de prendre un maquereau sur chacun de mes hameçons. Cinq maquereaux de bonne taille qui tirent dans la même direction – le large – ça exerce tout de même une sérieuse traction!
Ça ne peut pas être autre chose. Je tourne et retourne furieusement la poignée du moulinet pour continuer de maintenir la tension sur la ligne et ramener la ou les prises, tout en tirant par secousses sur la canne. Le banc de maquereaux devait être à une cinquantaine de pieds du quai quand ils ont mordu sur les appâts. Cinquante pieds de ligne à remonter vers le quai. J’avais hâte de voir ce qui m’attendait au bout du fil. Tire, tire. Ça y est, je les vois.
Han ?!!
C’est quoi ça !?!
Je pouvais nettement voir, du haut du quai, qu’un premier maquereau avait mordu au premier hameçon, celui le plus près de la canne. Mais je ne pouvais pas distinguer ce qui venait ensuite. Une masse d’algue? Un vieux bout de tissus noir, déchiré par la mer? Qu’est-ce que la ligne avait bien pu accrocher au fond? Une fraction de seconde, j’ai même souri en me disant que j’avais tiré sur une vieille botte. Mais, mais, mais, ça bouge!

Énervé, presqu’affolé, j’ai remonté les vingt pieds de ligne qui me séparaient encore de la prise et d’un coup sec, j’ai ramené le maquereau et, oui, l’oiseau (!!) sur l’asphalte du quai.
Un oiseau marin pas plus gros qu’un petit poulet, noir et blanc avec de toutes petites ailes, s’était accroché à mon dernier hameçon. Le pauvre était probablement en chasse sous l’eau au moment où j’ai lancé ma ligne vers le large et il aura suivi le malheureux maquereau qui filait vers mes appâts. En espérant le happer, il aura été emporté par mon coup sec sur la ligne.
Incroyable ! Comment est-ce possible une malchance pareille ?!? De tous les bancs de poissons dans cette baie immense, pourquoi cet oiseau venu de nulle part, dont le nid était sans doute à des dizaines de kilomètres de cette baie, a-t-il eu la malchance de suivre les poissons qui avaient aperçu ma ligne invisible.
Le pauvre volatile était maintenant sur le quai et il fallait agir vite. Sans prendre le temps de réfléchir, comme si les gestes étaient programmés pour le sauver, j’ai saisi le petit tas de plumes mouillées avec une main et tout doucement, avec des gestes posés, j’ai retiré l’hameçon de son bec, avec toute la délicatesse que mon autre main tremblante pouvait trouvée. Aussitôt l’oiseau libéré, des deux bras tendus, j’ai ouvert mes mains au-dessus de la baie pour qu’il prenne son envol. Comme on est pas à Hollywood, Il est tombé à l’eau comme une guenille, avant de finalement ouvrir les ailes et repartir maladroitement vers le large.
En me donnant des coups de pieds aux fesses pour ne pas avoir pris le temps de sortir mon cellulaire pour immortaliser ma prise, je suis reparti bredouille, encore abasourdi par l’histoire absurde de cette sortie de pêche.
Incursion de Brie dans l’histoire
J’ai pourtant souvent répété à Pé qu’il ne devait jamais partir sans que je l’accompagne pour vivre ses aventures, moi sa muse… et sa photographe. En effet, j’ai toujours une caméra pendue à mon cou pour croquer sur le vif ses moindres exploits.
Voulant tirer au clair le mystère de sa pêche extraordinaire et par surcroît éviter que les gens le prenne pour un hurluberlu ou un menteur, nous avons tous les deux plongés dans ma banque de photos d’amis à plumes (mon sujet de prédilection) et j’ai ressortis tous les oiseaux blancs et noirs ou noirs et blancs photographiés au fil des ans.

Était-ce un fou de bassan? 
Ou un cormoran à aigrette? 
Un urubu à tête rouge? 
Une sterne arctique? 
Une bernache cravant? 
Ou même un macareux?
Chaque fois, Pé me répondais que non. J’avais presque perdu tout espoir quand j’ai déniché dans ma banque de photos le plus beau petit oiseau qui semblait être vêtu d’un tuxedo… le guillemot marmette. Lors d’un voyage d’un jour à l’île Bonaventure, j’avais eu le bonheur de croquer sa binette sans me lasser des dizaines de fois.

Le pauvre petit s’est probablement malencontreusement laissé entraîner au fond de la baie des Chaleurs par un banc de maquereaux trop enthousiastes et s’est retrouvé à des centaines de kilomètres de chez lui.
Je l’imagine à son retour dans son nid douillet après sa fâcheuse mésaventure raconter à ses frères et soeurs comme il s’était retrouvé au bout d’un hameçon après qu’un étrange individu l’ait tiré du fond de l’eau…



Pierre,
Très beau texte qui va certainement contribuer à autre excellent chapitre de ton livre.
Paul Évidemment, il est bien archivé pour ma postrité.
Paul
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