Patrice à Placide

Avant de laisser Pé raconter ses histoires, j’aimerais faire une petite mise en contexte que je juge importante. D’aussi loin qu’on se souvienne, nous avons toujours eu un rapport très positif avec la pêche, lui grâce à son père, Jos, qui lui a légué sa canne à pêche à la mouche, une Fenwick, et moi, grâce à mon grand-père Eddy, qui m’amenait taquiner la truite sur la Grosse pierre, au chalet à Stoneham. Bien avant qu’on élise domicile sur la côte Est, Pé et moi on apportait nos cannes en camping pour se pratiquer à lancer l’hameçon. Cela faisait bien rigoler les autres campeurs! Bon, j’arrête de tergiverser et je cède la place à Pé. Je jure que tout ce qu’il vous racontera est la vérité… Hon.
Dans mon coin de pays, il y a au moins dix fois plus d’histoires de pêche qu’il y a de pêcheurs! La preuve : je ne suis même pas pêcheur et je pourrais vous en raconter tout de suite quatre ou cinq…
Pas nécessaire de s’appeler Achab, le célèbre capitaine de Moby Dick, ou d’avoir la peau burinée par l’eau de mer pour connaître des histoires de pêche. Pas même nécessaire d’avoir sa propre canne ou des bottes de caoutchouc. Bien entendu, ça fait plus chic et plus sérieux quand on sort un attirail de moulinets et qu’on a autant d’hameçons et de mouches qu’il y a de poissons dans la baie, mais en général, c’est dans le regard qu’on reconnaît les histoires d’un vrai pêcheur.
En Acadie, sans doute en raison de la proximité de l’eau et de la grande histoire, on rencontre beaucoup de pêcheurs et ce ne sont pas les récits cocasses qui manquent. Tiens, depuis qu’on respire l’air de l’Atlantique, Brie et moi on ne manque pas une occasion de tremper la ligne, pas qu’on espère prendre quoique ce soit, mais pour le plaisir et parfois, pour revenir avec une bonne histoire.



Prenez Patrice à Placide, par exemple. Six pieds deux, deux cent trente livres, le front droit et fier, cheveux hirsutes, les épaules carrées et les mains larges comme des rames, on dirait que toute sa lignée est sortie tout droit de la mer.
Il ne lui manquerait que des branchies. En fait, sa lignée vient autant de la terre que de la mer, mais les aléas des siècles et les longues traversées l’ont marquée profondément, sans doute pas au point de faire pousser des ouïes, mais certainement assez pour l’initier aux caprices des courants. Avis aux bars rayés!
Vous mettez une ligne à pêche entre les mains de ce bonhomme-là, vous l’installez sur le bout d’un quai et plus un maquereau, plus une plaise, plus un bar n’est à l’abri. Il dira, l’air instruit, que c’est une question de marée, de la position du soleil, du relief des brise-lames au bout du quai; que la mer était montante et que ça créait le courant approprié pour ramener le bar vers le quai. Il dira que le bar est futé, mais qu’il l’est plus encore et qu’il l’attendait. Il ne parle jamais de ses leurres, mais il explique avec une étincelle dans l’œil, que le poisson était juste là, à l’endroit où il a lancé sa ligne. Et il a mordu, comme ça, bien sûr.

Pendant des années, presque tous les matins et souvent le soir à la brunante, beau temps, mauvais temps, il marchait entre les cordages des bateaux et les casiers de homards jusqu’au bout du débarcadère de Petit-Rocher ou de Pointe-Verte, vingt pieds au-dessus de l’eau. En greyant sa ligne, il demandait à ses chums déjà au poste, si ça mordait et on échangeait sur les chances d’en prendre des beaux ce matin-là. Quelqu’un avait pris un bar d’au moins trente pouces la veille, au bout du quai. « Ce matin, y’a l’air d’en avoir seulement des p’tits, mais on sait jamais. En tout cas, le maquereau mord en masse ». Les chaudières de tout le monde étaient encore vides.
Je me rappelle qu’un jour, tout fier, Patrice à Placide avait apporté un bar congelé à un de ses amis comme cadeau d’anniversaire, un animal gros comme ça, enveloppé dans un grand sac de plastique noir! Il ne rentrait même pas dans le frigidaire. Il venait du bout du quai de Petit-Rocher, semble-t-il, une histoire à peine croyable quand on sait qu’il aurait fallu remonter ce poisson d’au moins quinze livres jusqu’au bord du quai, vingt pieds plus haut, à bout de bras. Il aurait sans doute dû être retourné à l’eau tant il dépassait la limite permise. Mais au bout du quai de Petit Rocher, à la pénombre, tous les bars sont légaux.

Un des pêcheurs du coin rencontré sur le quai raconte en avoir pris un d’une trentaine de pouces un après-midi qu’il était sorti pour pêcher le maquereau, une histoire assez fréquente le long de la baie : on tente un dernier coup pour attraper quelque chose avant de rentrer à la maison et vlan! Ça mord. Mais au lieu du tiraillement familier du maquereau, la canne se plie en deux sous le choc et la ligne file sur son frein. Dix pieds, vingt pieds, trente pieds de ligne qui défilent en sifflant dans le moulinet. Ça surprend surtout quand on s’attend à prendre un maquereau d’une couple de livres. Après plusieurs minutes d’effort, à force de retenir la ligne et de fatiguer le poisson, on finit tout de même par l’amener au bord.

Campé sur le bord du quai, un pied servant d’appui sur une tête d’amarrage, le pêcheur raconte avoir réussi à fatiguer sa prise à force de donner du mou et ensuite de tirer sur la ligne. Il était maintenant certain d’avoir pris un bar et dans le ton de son histoire, on sentait encore la fierté du chasseur qui revient avec un gros gibier. Il paraît que tout le monde qui était là – d’autres pêcheurs, quelques badauds et deux ou trois touristes dont un avec un Tilley Hat – s’est précipité pour voir ce qu’il avait bien pu pêcher. On entendait certains dire que ça devait en être un gros, qu’il ne pourrait jamais sortir ça de l’eau, qu’il allait casser sa perche ou sa ligne.
Il ne faut pas oublier que tout ce tumulte se déroule sur le quai, vingt pieds au-dessus du niveau de la mer… que le poisson est sous l’eau et qu’il tire encore.
Le pêcheur raconte à qui veut l’entendre, qu’il a finalement pu l’approcher du bord du quai et qu’il a pu apprécier la grosseur de la bête qu’il venait d’accrocher et qui tentait bien fort de se déprendre, un bar d’au moins trente pouces avec une tête grosse comme ça! Avec un poisson de cette taille-là, il ne faut surtout pas arrêter de tirer sur la ligne sinon, il pourrait facilement se déprendre ou même raconte-t-on aussi, déplier ou casser l’hameçon.
Remonter un bar de plus de dix livres gigotantes avec une ligne greyée pour le maquereau, c’est-à-dire un hameçon à trois crochets cinq fois plus petits que l’hameçon simple usiné pour le bar, ça relève presque de l’exploit et ça met inévitablement la crédibilité du conteur dans l’étau d’un très gros doute. Mais qu’importe, le pêcheur raconte à qui veut l’entendre qu’il a réussi, en tirant d’abord sur la perche avec tant de force que les badauds sur le quai lui criaient qu’il allait tout casser, et ensuite en prenant la ligne de nylon tressé à pleine main au péril de ses propres doigts, à remonter le monstre sur le quai, vingt pieds plus haut.

Exclamations admiratives de l’attroupement et réflexion instantanée de la part du pêcheur : ce bar-là est au-dessus de la limite permise, c’est certain, de un… et de deux, il a été attrapé avec un grément illégal, soit un hameçon à maquereau… et trois, il s’agit d’une prise accidentelle, donc encore là, non permise. Notre ami raconte que sa réflexion l’a rapidement amené à glisser sa prise dans un sac, aussi discrètement que possible dans le contexte, et à quitter le quai comme s’il s’était soudainement souvenu qu’il était en retard pour le souper. Les histoires qu’on raconte sur le quai de Petit-Rocher sont rarement celles qu’on partage avec les gardes-pêche. Quoiqu’il en soit, il paraît que le trophée s’est retrouvé en ceviche le soir même et que les convives du conteur l’ont particulièrement apprécié.

Parlons-en, tiens. Tous ces poissons-là s’apprêtent généralement à la mode locale : bouillis avec des légumes ou filetés et poêlés au beurre. Ça aussi d’ailleurs, fait partie des histoires et des discussions de quai. Lequel est le plus goûteux. On dit suivre une recette ancestrale, ou celle de sa grand-mère. On jure que le bar rayé est à son meilleur bouilli dans l’eau salée avec des pommes de terre fraîches. Quelqu’un venu du Nord-Ouest qui avait entendu parler du quai de Petit-Rocher et qui passait par là pour voir si ça mordait autant qu’on le disait, venait ajouter une nouvelle tournure aux vieilles recettes et aux conversations, en affirmant que sa famille le faisait cuire sur le barbecue.




Et la conversation s’animait aussitôt sur les bons et les mauvais côtés de cette pratique. « Ça doit goûter la peau brûlée, le bar sur le barbecue. » Brie et moi, on se rangeait davantage du côté des foodies qui proposaient plutôt le bar cru émincé et mariné dans du jus de lime, du sel et des épices. Ça n’a pas son pareil, ça non plus. On peut imaginer les conversations de quai et les questionnements qui accompagnaient cette façon de faire franchement différente.

Quelle que soit la méthode, le bar ne se laisse pas préparer aussi facilement. Il faut l’écailler la plupart du temps, sinon c’est presque impossible de le travailler : aucune lame ne passe à travers sa peau blindée d’écailles épaisses. Même le nettoyer demande beaucoup d’adresse pour éviter les véritables dards qui renforcent ses nageoires dorsales et latérales. Ensuite, la plupart des gens du Nord-Est optent pour le préparer en filet, ce qui demande encore un grand doigté et une lame bien affûtée sans compter qu’il faut ensuite enlever la peau, ce qui n’est pas, non plus, à la portée de tous les novices.
Sur les quais de la Baie des Chaleurs, le bar, c’est presqu’une religion qu’on pratique avec rigueur et dont on connait tous les rites. Quand ça mord gros, on sait ce qu’il faut faire après son signe de croix : on tire.



